Réunis au Club de la Presse à Montpellier, les communicantes Karine Beaudoin et Gwenaëlle Guerlavais et les journalistes Jacques Molénat et Olivier Roirand ont abordé sans langue de bois les évolutions des médias, de l’information et des rapports journalistes - communicants. Extraits choisis.

 

Comment appréciez-vous la situation actuelle de la presse ?

Jacques Molénat : Je note un assèchement des moyens financiers des rédactions. Les ventes des journaux ont chuté, les effectifs des rédactions aussi. Ma génération a eu beaucoup de chance, j’ai travaillé dans un tout autre univers, sans réseaux sociaux. Pour L’Express, je pouvais passer une semaine sur une enquête. Aujourd’hui, enquêtes et reportages sont délaissés parce qu’ils prennent du temps.

Gwenaëlle Guerlavais : La question du modèle économique est essentielle. Or, la presse n’arrive pas à se renouveler sur ses recettes. Souvent les rédactions s’affaiblissent, ce qui affaiblit la qualité des journaux. Rien ne sert de développer l’événementiel, les suppléments publicitaires, si la base n’est plus là. Investissez sur les rédactions ! 

Olivier Roirand : Il y a un affaiblissement des abonnements, une baisse continue du nombre de lecteurs. Les grands groupes considèrent que c’est un basculement vers une manière de s’informer différente, vers les réseaux sociaux, plus qu’un problème d’investissement dans le journalisme. Par ailleurs, la pression, économique et politique, existe à tous les niveaux, local ou national, plus ou moins lourde ou évidente.

Karine Baudoin : L’évolution de la consommation de l’information est évidente. Toute l’information des jeunes est collectée à travers les réseaux sociaux. Il faut aller les reconquérir avec de la véritable information, les convaincre qu’ils peuvent trouver des choses passionnantes ailleurs que sur leurs téléphones.

 

Comment les médias appréhendent la bascule vers Internet et les réseaux sociaux ?  

Olivier Roirand : Les médias essaient de prendre à bras-le-corps les réseaux sociaux, de passer à la vidéo... Ils ont compris que leur salut viendrait de là. Sur les réseaux sociaux, attention aux fake news qui risquent de nous submerger. Il faut des professionnels pour vérifier les informations, à l’image des rubriques fake news.

Karine Baudoin : Le problème, c’est que ces rubriques sont consultées par des personnes averties, pas par le public exposé et vulnérable.

Jacques Molénat : Mais je ne vois pas de rubrique fake news, de décryptage, dans la presse régionale.

Gwenaëlle Guerlavais : Ce qui me fait un peu de peine, c’est qu’on n’a jamais eu autant besoin de journalistes face aux pseudo-informations, mais il n’y a plus personne pour les défendre. La presse a mauvaise presse. Les journalistes eux-mêmes ne s’aiment plus.

 

Quelles évolutions majeures observez-vous sur les métiers et pratiques ?

Gwenaëlle Guerlavais : Les journalistes sont devenus Shiva ! Ils doivent écrire le sujet, faire la photo, la vidéo et le petit papier pour Internet. Avant, il y avait aussi un photographe, un spécialiste de l’editing. De son côté, la communication est devenue stratégique. La stratégie « 360 » peut inclure vidéo, podcast, datavisualisation, événementiel... Le digital a amené de la dynamique, de l’interactivité avec le public.

Karine Beaudoin : Tu parles du journaliste « shiva », c’est la même chose en communication. Il y a tout un panel d’outils de communication et d’expression, et il faut savoir tout faire. Mais si on demande de plus en plus de profils polyvalents, je vois chez les étudiants un manque de culture générale, de curiosité. Les outils passent avant le fond.

Olivier Roirand : Il faut s’accrocher au fond, pour ne pas être happé par la rapidité des outils. Tous les médias parlent d’intelligence artificielle. Ça leur fait peur, mais il va falloir l’apprivoiser.

Jacques Molénat : Je pense que la communication a envahi l’information. L’information éclairante pour les citoyens est laissée de côté.


Où en sont les relations entre journalistes et communicants ?

Karine Baudoin : S’il y a encore des oppositions, nos métiers sont intimement liés. Cela dit, il devient difficile d’échanger avec un journaliste car les rédactions s’amenuisent, et de proposer des sujets parce qu’ils se réduisent. L’urgence, qui a toujours été présente, est de plus en plus prononcée. Par ailleurs, beaucoup plus de contenus directs sont produits par les entreprises. Les dirigeants prennent de plus en plus la parole, notamment sur Linkedin. Pour autant, c’est difficile d’en mesurer l’impact, les fils d’actualité sont tellement denses...
Gwenaëlle Guerlavais : Le vrai bouleversement, c’est que les clients n’ont pas forcément besoin des journalistes, de publicité média. Ils ont leurs propres moyens de communication avec leurs cibles. En plus, c’est alors un contenu complètement maîtrisé.

Olivier Roirand : La presse reste quand même incontournable, mais ce n’est qu’un élément.


Dans ces relations, quel rôle peut jouer le Club de la Presse Occitanie ?

Olivier Roirand : Pour échanger sur les pratiques et les métiers, c’est très intéressant d’avoir les communicants, les attachés de presse et les journalistes réunis au sein du Club.
Gwenaëlle Guerlavais : C’est important que communicants et journalistes soient ensemble, sans hiérarchie de valeur. Nous travaillons sur une même matière première, avec des finalités différentes et chacun doit respecter ses règles déontologiques.

Karine Baudoin : Je trouve que l’initiative du Club « Esprit Critik’ » est un superbe exemple de collaboration intelligente au service de l’information, puisqu’elle associe des experts en réseaux sociaux aux journalistes.

Olivier Roirand : Oui, c’est une action fédératrice. Cela montre que sur des sujets de société importants, on peut travailler ensemble dans l’intérêt général.

 

Les intervenant·e·s

. Karine Baudoin, communication éditoriale et relations presse et publics (karinebaudoin.com)

. Gwenaëlle Guerlavais, conseillère éditoriale, animatrice de débats et rédactrice de contenus (gwenaelle-guerlavais.fr), ancienne journaliste.
. Jacques Molénat, journaliste indépendant depuis quatre décennies, écrivain (dernier livre : Les évadés du prêt-à-penser, 2023, éd. Domens)

. Olivier Roirand, rédacteur en chef adjoint de ViàOccitanie (viaoccitanie.tv/), président du Club de la Presse Occitanie

 

Propos recueillis par Sylvie Brouillet, journaliste

À lire aussi