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Interview

Laurent Mauduit : “La liberté de la presse protège les citoyens”

Entretien réalisé par Henri Frasque, début mars 2017

Cofondateur du site d’informations Médiapart, et ancien chef du service économie du Monde, Laurent Mauduit publie Main basse sur l’information.

Vous dressez dans votre livre le portrait d’un paysage médiatique dominé par une dizaine d’oligarques pari­sien·e·s. Que cherchent-ils en investissant dans la presse ?

On sent bien qu’on n’est pas dans une logique industrielle. La tendance générale est plutôt une logique d’influence ou de conni­vence, très proche de celle qui existait sous le Second Empire : des obligé·e·s du Palais qui rachètent des journaux pour spéculer avec ces journaux et en même temps les mettre au service de l’Empire. Chacun a sa raison propre. Pourquoi les trois milliardaires Bergé, Niel et Pigasse rachètent-ils Le Monde ? Pas pour les mêmes raisons. Pigasse, quand il veut racheter Le Monde en 2010, c’est un ancien collaborateur de Strauss-Kahn et il rêve d’asservir Le Monde à la can­didature de DSK. Mais il n’est pas assez riche. Or Xavier Niel est immensément riche, mais il a un problème de respectabi­lité, puisqu’en 2006 il a été très lourdement condamné. Leur ambition se complète.

 

Et Drahi ? Pourquoi le pro­priétaire d’un opérateur de téléphonie mobile va-t-il investir dans Libération ?

Drahi, c’est l’emblême de la finance folle, avec les 50 mil­liards que les banques lui ont apportés en deux ans. Pour lui, donner 8 millions d’euros à Li­bération, c’est une aumône, un pourboire... Le journal repré­sente pour lui un accélérateur de business. Quand il appelle le chef de l’État, il l’a le jour-même. Dans ses contacts avec les régulateurs, ça va beau­coup plus vite. Ça l’installe dans l’establishment parisien, et ça facilite les choses.

 

Pourquoi Bolloré s’acharne-t-il à casser Canal + après l’avoir racheté ? Ce n’est pas dans son intérêt...

C’est ça qui est stupéfiant. Il n’y a pas de stratégie industrielle ni de logique commerciale. La logique ultime, c’est que pour ses rêves de puissance, il peut casser un jouet. Le Canal + de Pierre Lescure, avec son as­pect paillettes, saltimbanque, moqueur, c’est tout l’inverse de ce qu’il est lui : un catho­lique traditionnaliste. Quand on met en place une stratégie industrielle, on ne viole pas l’ancien. On prend ses vieux clients par la main et on les amène vers le nouveau. Là il a jeté dehors ses clients de Canal, dans des relations de consanguinité avec l’État qui sont stupéfiantes. Chacun·e a sa raison propre. Mais la logique générale, c’est qu’on achète un journal comme autrefois on achetait une danseuse. C’est ce que j’appelle le "capitalisme de la barbichette" : je te tiens, tu me tiens, on se rend des ser­vices mutuels.

 

Votre livre a-t-il eu beaucoup d’écho dans la presse ?

Les journaux propriétaires des milliardaires sur lesquels j’ai écrit, ça a été la rétention to­tale : rien dans Libé, rien dans L’Express, rien dans Le Point. Mais en revanche, soit dans la presse associative ou militante, soit dans la PQR, j’ai eu un ac­cueil très chaleureux. Ça a été un raz de marée de demandes. Ça recouvre une conviction que j’ai : que la liberté de la presse n’est pas un droit qui protège les journalistes, c’est un droit qui protège d’abord les citoyen·ne·s, et sans doute l’une des premières valeurs au fon­dement de notre démocratie. Et du coup il y a une curiosité et un appétit des citoyens à débattre de cette question.

 

La presse et ses révélations dans la campagne des pré­sidentielles sont très criti­quées par certain·ne·s candi­dat·e·s. C’est nouveau ?

Cette campagne a des relents très inquiétants. Certain·ne·s font de la détestation de la presse un fond de commerce poli­tique permanent, comme le Front national. Mais là, c’est quasiment de tous côtés. Fil­lon en a fait le coeur de sa campagne pendant 15 jours. D’une autre façon, certains courants de gauche ou au­tour de ce qu’in­carne Jean-Luc Mélenchon, il y a des formes de stigmatisa­tion de la presse que je trouve préoccupantes. Haïr la presse, c’est haïr la démocratie. Il y a d’autant plus un enjeu à mettre en avant une refonda­tion de la presse : comment se réapproprier, comment refon­der en France une presse indé­pendante, comment contenir les dérives actuelles et com­ment imaginer la création d’une nouvelle presse libre et indépendante ? Comment dans la presse, qui est la pro­priété de groupes financiers ou de femmes et d’hommes d’affaires mil­liardaires, comment faire que des rédactions travaillent li­brement, et comment ailleurs créer des journaux libres ?

 

Que préconisez-vous ?

La question de la liberté de la presse, donc du droit de savoir des citoyen·ne·s, consignée dans la déclaration des droits de l’Homme, devrait être une valeur commune de tous les partis républicains, gauche et droite confondus. Pour rendre les journaux indépendants, des puissances financières ont été créées, à la Libération, des coopératives ouvrières, aussi bien pour des journaux de gauche que pour des jour­naux de droite. À l’heure du numérique, la grande révo­lution technologique que l’on vit aujourd’hui, il y aurait ma­tière à refonder une grande loi, englobant la liberté de la presse, sur le droit de savoir des citoyen·ne·s. Parce qu’inter­net est un outil en termes de transparence publique. Com­ment protéger les lanceur·se·s d’alerte ? Com­ment permettre aux citoyen·ne·s d’avoir accès aux documents administratifs et aux docu­ments sur les entreprises pri­vées en contrat avec l’État ? Comment interdire le fait qu’il puisse y avoir un secret des affaires ? Si vous regardez les travaux de Mediapart, ceux du syndicat professionnel qu’on a créé, les propositions de beaucoup de syndicats de journalistes, il y a tellement d’idées sur la table. Il suffi­rait de mutualiser toutes ces idées pour faire une grande loi progressiste. Malheureu­sement, je n’entends pas ce type de propositions dans la campagne actuelle.

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