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Interview

«La capacité des médias à résister aux pressions s’érode»

Vincent Lanier, Premier secrétaire général du SNJ, à l'occasion des 100 ans du syndicat

Par Pierre Bruynooghe et Sophie Arutunian

Le SNJ a 100 ans cette année.
L’occasion pour [NDLR] de demander à Vincent Lanier, son Premier secrétaire général, de faire un point sur l’évolution des médias, la déontologie, les fake news, la défiance à l’égard des journalistes et les sujets d’actualité qui ne manquent pas !

Le SNJ a officiellement célébré ses 100 ans d’existence le 10 mars 2018. Quelles sont les conquêtes, ou les victoires, dont votre syndicat est le plus fier ?

C’est la loi de 1935. Elle a instauré le statut de journaliste professionnel avec la clause de conscience et la clause de cession. C’est à partir de là qu’a été créée la Commission de la carte de presse. Nous sommes également assez fiers du texte sur la présomption de salariat pour les pigistes, malgré la difficulté à le faire appliquer.

J’ajoute que la rédaction de la charte d’éthique professionnelle des journalistes a été l’acte fondateur de la création du SNJ. Elle est reconnue par la profession.
Notre regret : les employeurs n’ont jamais voulu l’intégrer dans la convention collective.
Cela dit, la donne a un tout petit peu changé depuis la loi Bloche en 2016 (1). Mais sur l’aspect déontologie, nous reconnaissons qu’aujourd’hui, ce n’est pas satisfaisant.

Cette charte ne devrait-elle pas être mise à jour pour tenir compte du multimédia ?

Cette charte devrait être révisable en permanence. Sur les grands principes éthiques, toutefois, il n’y a pas forcément grand-chose à changer : ils demeurent, quel que soit le support.
Elle a néanmoins été révisée en 2011. Nous nous sommes interrogés sur l’utilisation de caméras cachées. Nous avons considéré qu’elles peuvent être utilisées quand il n’y a pas d’autres moyens d’obtenir de l’information, tout en restant de l’ordre de l’exceptionnel et pour des sujets d’intérêt public. Leur usage s’est, malgré tout, beaucoup développé, pas toujours à bon escient.

Comment voyez-vous l’avenir du journalisme ou, disons, plus largement des médias ?

On nous annonçait il y a 4/5 ans la fin des journaux. Nous n’y sommes pas. Peut-être cela arrivera-t-il un jour. Je vois tout de même une émulation sur internet qui apporte des nouveautés. De nouveaux médias émergent, ce qui participe au pluralisme. Je ne suis pas forcément trop pessimiste, en dépit d’un contexte compliqué.

Le Gouvernement vient de donner les premières pistes de la réforme de l’audiovisuel public, les premières matinales communes à France 3 et France Bleu pourraient être testées à Paris et Aix en Provence : quelle est la position du SNJ face à cette éventuelle «fusion» ?

Ce serait une aberration. Nous ne voyons pas comment cela pourrait correctement fonctionner du point de vue opérationnel. D’ailleurs, nous entendons depuis plusieurs mois tout et n’importe quoi, tel que le déménagement de rédactions de France Bleu qui rejoindraient France 3. Il y a beaucoup d’intox.
Derrière tout ça, il y a surtout la nécessité de faire des économies. Il est sûrement nécessaire d’en faire, mais pas avec ce type de solutions. Sur le principe donc, le SNJ est opposé à ces fusions car nous redoutons une absorption de la radio par la télé, notamment si la télé accapare tous les budgets. La ministre de la Culture parle tout le temps de la télé, rarement de la radio, c’est la principale crainte du personnel de Radio France.

Ces derniers mois, vous avez pointé du doigt de « nouveaux textes dangereux pour la liberté de la presse » : loi contre la désinformation - auparavant appelée loi sur les fake news -, loi sur le secret des affaires. Commençons par la première. Que reprochez-vous, en l’état, au texte ?

Ce texte sera inefficace pour lutter contre la désinformation. De plus, il est dangereux. Il introduit une notion de censure, en permettant de fermer des plateformes, des tuyaux. Certaines dispositions sont hautement critiquables, car elles sont liberticides. Un trop grand pouvoir est donné au CSA pour fermer des chaînes sous capitaux étrangers, alors que le CSA n’est pas une instance indépendante du pouvoir politique. Macron veut probablement se donner les moyens de contrôler des canaux d’informations qui ne lui conviennent pas, comme Russia Today. C’est une loi de circonstance.

Et puis, au fond, comment une loi française pourrait-elle contrer des campagnes organisées depuis l’étranger ? Il faudrait plutôt donner aux rédactions les moyens de décrypter et de contrer ce phénomène.
Une seule disposition paraît intéressante dans ce texte : la transparence imposée aux plateformes, notamment celles des GAFA (Google Apple Facebook Amazon). Les grandes campagnes de fake news étaient basées sur de fausses informations sponsorisées...

Quant au texte sur le secret des affaires ?

Nous y sommes opposés depuis le début. Le SNJ fait partie de la coalition Stop Secret des Affaires qui réunit une cinquantaine d’organisations. La France a durci le texte européen qui posait déjà problème. Le secret devient la règle et la transparence l’exception. Ça devrait être le contraire. Le texte français exclut la possibilité de condamner les journalistes… mais ils pourraient être poursuivis quand même. Ce qui est étrange.
Ce texte de loi est également moins protecteur pour les lanceurs d’alerte, le personnel des entreprises, les chercheurs, et universitaires. Nous redoutons donc que ce texte assèche les sources des journalistes. Ce serait un nouvel outil au service des lobbies pour tenter d’empêcher la sortie d’une information.

Les difficultés des médias français sont avérées, ce qui accélère les regroupements. De votre côté, vous continuez à dénoncer « les concentrations capitalistiques qui nient l’indépendance des rédactions et affaiblit le pluralisme ». Y aurait-il d’autres solutions, d’autres modèles économiques pour éviter ces concentrations ?

La solution idéale, c’est le média qui appartient à ses salariés ou à ses lecteurs, comme Mediapart ou Le Canard Enchainé. Ça évite tout conflit d’intérêt et préserve le pluralisme. Il existe pour cela un statut de société de médias à but non lucratif. Mais, économiquement, il faut admettre que ça reste compliqué.

Pour le public, les journaux détenus par des groupes capitalistiques pratiqueraient l’autocensure. Depuis votre poste d’observation, pouvez-vous dire que les rédactions restent indépendantes de leurs actionnaires ?

Il est vrai que la plupart des grands médias appartiennent à quelques milliardaires qui ne sont pas là pour informer les gens et dont la presse n’est pas le métier. Cela pose problème. Heureusement, les journalistes qui y travaillent ne sont pas directement sous la coupe de leur patron. Mais il faudrait que les frontières entre les rédactions et les directions soient plus étanches. Car elles le sont de moins en moins. La tendance veut que les rédacteurs en chef deviennent des « directeurs bis », aux ordres de l’actionnaire,  ne défendant pas leur rédaction. C’est malheureux à dire : la capacité des médias à résister aux pressions s’érode.

Fut un temps où la presse se régénérait : quand des journaux disparaissaient, d’autres se créaient. Aujourd’hui, ce renouvellement semble stoppé net. On le voit, par exemple, avec la fin brutale d'Ebdo et la suspension de la publication de Vraiment. Est-ce la fin d’une époque ?

Même s’il n’y a plus la profusion des années 80, pas mal de nouveaux médias voient le jour. Cela reste souvent fragile du fait des coûts liés à la production et à la diffusion d’un média papier, qui sont sans commune mesure avec ceux des pure players. Du coup, en matière de presse papier, la tendance n’est pas enthousiasmante. Mais, parallèlement, des médias locaux se (re)lancent sur le web, à l’exemple marsactu.fr qui a réussi grâce à une nouvelle campagne de crowdfunding, à s’implanter dans le paysage marseillais. C’est intéressant. Il y a une émulation.   

Dans son dernier sondage sur la perception des médias (janvier 2018), le quotidien La Croix observe que les Français reprochent un traitement disproportionné entre le dossier Fillon ou le décès de Johnny et des sujets plus âpres tels que les ordonnances sur le droit du travail. Bref, les critiques restent fortes. Comment lutter contre cette défiance  à l’égard des journalistes ?

Déjà, il faut bien dire que la défiance vient des Français, mais surtout des politiques, particulièrement quand ils sont mis en cause dans une affaire. On l’a vu avec François Fillon ou Jean-Luc Mélenchon…

Cette défiance du public a débuté avec l’affaire du Traité de Maastricht (signé en 1992, ndlr). Les citoyens ont eu le sentiment d’avoir été « orientés » par les médias ». Il y a eu fracture. Elle ne s’est pas refermée, en raison d’un traitement de l’information qui privilégie souvent le sensationnel. L’émergence du web a amplifié ce phénomène. Cela fait certes du clic, mais donne le sentiment que l’information est plus « trash ». Le comportement du lecteur est d’ailleurs un peu schizophrène. Il va se ruer sur le sensationnel, pour ensuite reprocher aux médias de s’y intéresser. Nous sommes donc désolés de voir que, sur nos sites d’information, c’est l’article sur le petit chat coincé dans l’arbre qui va marcher, et pas le sujet de fond sur les ordonnances Macron. J’ajoute qu’un lecteur peut toujours trouver la bonne information, recoupée et vérifiée. Quand on cherche, on trouve une information équilibrée.

Les journalistes ne devraient-ils pas, pour lever cette défiance, faire davantage d’éducation aux médias, sortir des rédactions, se rendre davantage dans les collèges, les écoles, lycées, associations ?

Parallèlement à la loi sur la désinformation, la ministre de la culture Françoise Nyssen a prévu de débloquer des crédits pour développer l’éducation aux médias. Reste que, dans les médias eux-mêmes, c’est une question de volonté et de moyens. S’il y a bien des initiatives (2) et la Semaine de la presse et des médias dans l’école, le temps est de plus en plus souvent compté pour les journalistes. Les rédactions sont exsangues. Dégager une journée pour aller dans un collège, c’est difficile. Sur le principe, néanmoins, c’est une excellente idée d’expliquer aux lecteurs comment les journalistes travaillent.

Le SNJ pointe la souffrance au travail des journalistes. Aux réductions d’effectifs qui alourdissent la charge de travail s’ajoute la nécessité d’être présent sur internet, les réseaux sociaux... Comment cela se traduit-il dans les chiffres du stress au travail ?

Nous avions fait faire en 2014 et 2016 une étude par le cabinet Technologia, spécialiste de la prévention des risques liés au travail. Elle a confirmé ce que l’on savait déjà plus ou moins. Les évolutions des conditions de travail ont créé énormément de souffrance dans les rédactions, notamment dans la presse écrite où l’on disait que le papier était mort. C’était dévalorisant. Par ailleurs, l’accélération du rythme de parution, l’immédiateté attachée au web, ont accru la charge de travail et le temps passé au travail. Le stress s’est développé. Les directions des journaux minimisent ce phénomène. Il y a donc des combats à mener en interne dans les entreprises. Mais les ordonnances Macron diluent les CHSCT dans les CSE et la commission Santé Sécurité et Conditions de Travail des futurs CSE aura moins de pouvoir sur les employeurs que les CHSCT.

De plus en plus de journalistes travaillent en dehors des grandes rédactions, subissant une précarité accrue. Beaucoup sont priés d’adopter le statut de micro-entrepreneur pour facturer leurs prestations. Que peut faire le SNJ pour eux, sachant qu’ils ont le sentiment que vous défendez surtout les intérêts de journalistes en poste dans les grands médias ?

C’est un peu le serpent qui se mord la queue ! Le SNJ défend les journalistes sous le statut de salariés. Cela dit, on voit bien ce qu’il se passe : il y a le développement d’une « zone grise » dans laquelle il ne faudrait pas que se crée une sous-profession. On a d’ailleurs monté un groupe au sein du syndicat pour lutter contre la prolifération du statut de micro-entrepreneur chez les journalistes pigistes (contact : stopautoentrepreneuriat@snj.fr). On ne peut que conseiller aux journalistes qui s’engagent dans cette voie d’y rester le moins longtemps possible et d’essayer de revenir au salariat. Si l’on décide soi-même d’aller dans un système qui permet aux employeurs de ne pas payer de cotisations, on se prive soi-même du statut protecteur de journaliste et potentiellement, de la carte de presse.

Quel regard portez-vous sur le cas Robert Ménard à Béziers (ancien président de Reporter sans Frontières devenu maire de la ville de Béziers) ?

C’est visiblement extrêmement compliqué pour un journaliste de travailler à Béziers. C’est une lutte quotidienne. Et c’est encore monté d’un cran avec le dernier « Poisson d’avril » de la municipalité : un faux arrêté municipal interdisait la lecture de Midi Libre sur la commune, pour des raisons notamment d’« hygiène mentale ». Suite aux commentaires insultants publiés sur la page Facebook de la mairie de Béziers qui relayait ce faux arrêté, une plainte a été déposée par la direction de Midi Libre et par la Société des journalistes du titre. Nous nous y sommes greffés avec notre propre avocat.

Plusieurs études le prouvent, il y a de plus en plus de femmes dans les rédactions mais elles sont toujours très peu nombreuses aux postes de direction. Est-ce un sujet qui intéresse le SNJ ? Que faire ?

Le SNJ a soutenu les femmes de différentes rédactions qui ont mené des actions et publié des textes pour dénoncer le manque de femmes dans leurs hiérarchies (3). Il y a un vrai problème d'absence des femmes aux postes à responsabilité et sûrement que cela pèse aussi sur la manière de traiter l’info. On ne soutient pas forcément les quotas car il serait absurde de nommer une femme à un poste haut placé uniquement car c’est une femme, mais en même temps, il y a tellement d’hommes incompétents à ces postes-là … 
En tout cas, au SNJ, nous avons voté et instauré en 2015 la parité dans nos instances nationales. On a un peu forcé les choses car le mouvement naturel n’arrivait pas tout seul.

Récemment ont eu lieu les élections à la CCIJP, le SNJ y est très présent, mais finalement, qu’est-ce qui différencie le SNJ des autres syndicats ?

Le SNJ, c’est une expertise, la combativité, une longévité et une indépendance. Notre force est aussi d’être présent partout, dans toutes les régions. Nous représentons toutes les formes de presse et avons une vision globale des problèmes qui se posent dans la profession. Le SNJ a 100 ans, une histoire, de vraies idées sur ce que devrait être l’information, et il est en pointe sur tous les sujets liés à la liberté de la presse et au code du travail. Par ailleurs, si nos adhérents ont la priorité, nous nous occupons de toute le monde, même des non-adhérents et adhérents d’autres syndicats si besoin. Aux élections nationales à la Commission de la carte de presse, nous venons de recueillir plus de 53 % des voix. C’est une belle marque de reconnaissance de la part de la profession vis-à-vis de notre syndicat.

 

(1) Désormais, la signature du contrat de travail vaut adhésion automatique du journaliste à la charte déontologique de l’organe de presse.

(2) Les Décodeurs du Monde, Libé Désintox, Factuel à l’AFP, Esprit Critik du Club de la presse

(3) En 2013, 40 journalistes femmes du quotidien Les Échos ont décidé de faire une « grève des signatures ». Exemple plus récent : en janvier dernier, 77 femmes journalistes au Parisien se sont présentées symboliquement au poste de rédacteur chef du dimanche.

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