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Interview

Éliane Viennot : « Notre langage conforte le sexisme, c’est à la société civile d’avancer »

Éliane Viennot, professeuse de littérature française, invitée de la soirée Elles Font l’Actu

Par Emmanuelle Durand-Rodriguez

 

Éliane Viennot, professeuse de littérature française vient de publier l’ouvrage « Le langage inclusif, pourquoi, comment ». Son ouvrage fait tomber les a priori sur l’écriture inclusive destinée à améliorer l’égalité entre les femmes et les hommes en changeant notre façon d’écrire.

Jusqu’où faut-il féminiser la langue française ?

Selon moi il ne s’agit pas de féminiser la langue française mais de se servir des outils dont dispose le français pour rendre le féminin plus visible. La langue française n’a pas besoin d’être modifiée, elle est parfaitement outillée pour l’égalité. De longues recherches dans les textes et dictionnaires anciens montrent que tous les termes désignant des activités humaines ont une forme masculine et une forme féminine. Ainsi nous pouvons utiliser tous les substantifs féminins de personnes. Les femmes qui veulent être appelées madame le directeur n’utilisent pas un mot neutre mais un mot masculin alors même que le féminin existe. Rien n’interdit de réintroduire des termes qui ont été condamnés, comme autrice (on parle bien d’actrice), écrivaine, médecine, mairesse, professeuse, colonelle ou bâtonnière – et pas pour nommer la femme du bâtonnier ! « Madame le directeur » ou « madame la directeure » c’est du jargon, pas du français ! Il n’y a guère qu’ingénieure qui était un néologisme nécessaire, puisqu’ingénieuse est le féminin d’ingénieux.

 

Vous vous heurtez à l’Académie française qui refuse l’écriture inclusive.

Tout d’abord je voudrais préciser que l’écriture inclusive ne peut pas être réduite à l’utilisation du point médian (un·e ami·e). L’écriture inclusive ou non sexiste comprend de nombreuses préconisations qui vont de l’élimination des expressions sexistes à l’utilisation de l’ordre alphabétique lors d’une énumération, en passant par l’accord de proximité ou de majorité et le recours aux noms féminins des métiers, titres, grades et fonctions. Nous vivons aujourd’hui dans une société qui a fini par admettre le principe de l’égalité des sexes. Cela implique d’augmenter la présence des femmes dans les lieux de pouvoir et celle du féminin dans la langue. Manifestement, en effet, l’Académie française n’est pas prête à cela. En revanche, la menace d’un « péril mortel » ou d’un « massacre » est destinée à maintenir la domination du masculin sur le féminin qu’elle a elle-même contribué à forger depuis le XVIIè siècle, ce que j’ai montré dans un précédent ouvrage (« Non le masculin ne l’emporte pas sur le féminin »). En aucun cas la langue n’est menacée. Elle a été masculinisée, elle peut être démasculinisée, tout simplement.

 

Qu’est-ce que le langage inclusif ?

Ce terme s’est imposé assez récemment. Auparavant on a parlé du langage non sexiste, épicène, égalitaire. L’expression de « langage inclusif » contient la notion positive d’inclusion et regroupe en fait toutes les solutions pour rétablir l’équilibre entre la représentation des femmes et des hommes à travers le langage. Je pense par exemple à la double flexion qui, au lieu de parler des « étudiants », conduit à dire « les étudiantes et les étudiants ». C’est un effort mais qui évite de passer les femmes à la trappe. Par ailleurs le langage inclusif propose par exemple d’adopter l’accord de proximité (qui réfute la règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin) avec par exemple : « Les auteurs et les autrices présentes vont signer leurs livres » ou « les autrices et les auteurs présents vont signer leurs livres ». Il n’y a pas de difficulté linguistique il faut juste savoir que cela existe (on l’a utilisé pendant des siècles) et l’apprendre à l’école. Les femmes ont souvent plus peur que les hommes de « penser au féminin ». Promouvoir l’égalité femme homme comme la grande cause du quinquennat mais ne pas se préoccuper de la manière dont notre langage conforte le sexisme, c’est problématique. En attendant que l’univers politique ait ce courage, c’est à la société civile d’avancer.

 

Eliane Viennot sera l’une des invité•e•s de la soirée Elles Font l’Actu organisée le 7 décembre prochain à Toulouse. Inscription ci-dessous.

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