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Interview

Entretien avec Patrick Chappatte


« Nous avons inventé l’autocensure anticipée »

Coup de tonnerre. Un journal de référence, le New York Times, a décidé de ne plus publier de dessin de presse sur aucun de ses supports. Nous avons recueilli la réaction de l’un des dessinateurs de ce media : Patrick Chappatte.

               

Qu’est ce qui a déclenché cette affaire ?

« Un dessin mettant en scène Trump et Netanyahou a été publié en avril dans l’édition internationale. C’était l’oeuvre du grand dessinateur portugais Antonio. Ce dessin avait déjà été diffusé dans le magazine portugais Expresso sans que personne ne s’en émeuve. Mais aux Etats-Unis, il a été dénoncé par certains comme étant antisémite. La machine s’est emballée, la « meute de la pensée vertueuse » s’est attaquée au New York Times qui a opté pour une stratégie très défensive en faisant son mea culpa plutôt que d’expliquer le contexte du dessin, de mettre ce débat en perspective... Affaibli par cette position, le journal a cherché à tout prix à sortir de la polémique et a décidé la fin du dessin de presse dans toutes ses éditions et ses supports. Cette annonce fait le délice des éléments les plus conservateurs de la société américaine qui n’apprécient pas le NY Times. L’un deux a twitté, goguenard : « « La gauche politiquement correcte dévore ses enfants » »

 

Quelles sont les motivations profondes de cette décision ?

« La volonté de ne plus prêter le flanc aux polémiques, le souci de ménager toutes les sensibilités de son lectorat… Il y a toujours eu en balance la défense de la liberté d’expression et les revendications des « offensés ». L’addition des offensés a plus de poids aujourd’hui, comme le démontre ce recul qui est très inquiétant. C’est un premier renoncement qui peut en annoncer d’autres. Et c’est aussi un mauvais signal aux rédactions du monde entier puisque le dessin de presse est lâché par un journal de référence mondiale. »

 

Cinq ans après le drame de Charlie Hebdo, on pensait que le dessin de presse était sacralisé, qu’il serait défendu dans les grandes démocraties.

« On ne peut pas généraliser le ressenti en France au reste du monde. Aux Etats-Unis, certes il y a eu de l’émotion sur le moment, mais ce n’était pas une adhésion à ce que publie Charlie. En Amérique, l’humour qui s’attaque au religieux est complètement tabou. »

 

L’affaire du NY Times démontre que le dessin de presse a toujours autant de force…

« C’est une puissance à double tranchant. Le dessin est tout à fait adapté aux réseaux sociaux, il est même taillé pour. Mais en même temps, il touche par ce biais des publics auxquels il n’est pas destiné. Le dessin est universel mais l’humour est local. Nous sommes condamnés à vivre avec cette contradiction. »

 

Un espoir ?

« Oui quand même. J’ai publié un texte sur cette affaire (*) qui a eu beaucoup d’écho. J’ai passé trois semaines à répondre à des journalistes du monde entier et j’ai appris qu’il y avait eu des menaces de désabonnement au NY Times pour protester contre l’abandon du dessin de presse. La pression s’inverse. Il y a quelque chose de réconfortant à constater que des personnes se lèvent pour dire : « Ne nous privez pas de ça ».

(*) C’est ce texte qui a révélé la décision du NY Times. A lire sur www.chappatte.com


Propos recueillis par Vincent Girard
Photo : Eddy Mottaz

 

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