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Selfie, mon beau selfie, dis-moi qui est le plus liké ?

Le 29 septembre dernier, tandis que le cercueil de Jacques Chirac était dressé à l’entrée de la cathédrale Saint-Louis-des-Invalides, afin que le peuple français lui rende un dernier hommage, les caméras de surveillance immortalisaient de bien étranges comportements…

J’IRAI CRACHER ME PHOTOGRAPHIER SUR VOS TOMBES !

Plusieurs personnes se trouvaient de dos par rapport à ce qu’ils étaient censés regarder, tentant de ″mettre en boîte″ la fameuse caisse en bois recouverte du drapeau tricolore, dans l’insignifiant résidu d’espace qui n’était pas occupé par leur précieux faciès. Pas une mince affaire… et c’est bien là tout l’art du ″selfie″ !

C’est que depuis l’avènement des smartphones, tout le monde – ou presque – se balade au quotidien avec des outils qui, pris indépendamment, étaient auparavant l’apanage d’une et une seule profession : appareil photo, caméra, dictaphone, bloc-notes… et téléphone ! Car oui : tout être humain est désormais devenu un média autonome. Pourtant, si les progrès technologiques sont remarquables, on peut s’interroger sur les connaissances techniques de leurs utilisateurs comme sur la perspicacité et la déontologie liées à leur usage.

EXHIBITION SELFIE… VÉRITABLE PROMOTION CANAPÉ 2.0

Mais ce n’est pas tout : si l’image a pris le pouvoir depuis bien longtemps, sa diffusion sur le net est quasiment devenue une finalité en soi. Pour ce qui concerne le selfie, elle en est carrément indissociable. Avant, souvenez-vous, le photographe se tenait derrière le viseur, à distance, donc, et posait son regard et sa singularité sur ce qu’il souhaitait fixer. Aujourd’hui, l’auteur du selfie devient une – large – part du contenu ; une sorte de révolution copernicienne… mais à l’envers ! Ainsi, le photographe se cadre au plus près de ce qu’il souhaite qu’autrui voit apparaître à ses côtés. Car la photo ne suffit plus.

Le cliché est désormais indexé à ″un compteur à likes″. Il n’a plus de valeur au regard de sa pertinence, de ses qualités esthétiques ou techniques, mais est fonction du lieu où l’on se trouve ou de celui qui pose au plus près de soi… et du nombre de personnes que le selfie étonne ou fait sourire ! On exhibe le selfie sur les réseaux sociaux, convaincu que l’aura de la célébrité croisée va déteindre sur soi comme un linge de couleur dégorgerait sur du blanc immaculé, permettant ainsi d’accéder à une notoriété supérieure. Dans cette lutte effrénée contre l’anonymat, les points sont faciles à compter… et hautement addictifs.

ALIMENTER L’OGRE DE LA TOILE, COÛTE QUE COÛTE…

Fruit de l’accouplement entre la télé-réalité et l’internet, le selfie ne suffit pourtant pas pour s’assurer le quart d’heure de gloire warholien. Les émotions qu’il suscite sont fugaces – car stériles – et ne durent qu’un instant sur l’insatiable fil d’actualité de la toile. Alors, sans rien comprendre à la nature quantique du temps, certains sont tentés de poser devant le cercueil d’un ancien Président ou dans des camps de sinistre mémoire, pour étirer le temps et transformer ces quelques secondes de gloire en minutes. Pour conserver ses followers et en attirer de nouveaux.

Et comme si la fièvre n’était pas montée assez haut, on invente des ″perches à selfie″, pour être encore plus perché… À se demander si cette autopromotion continue, véritable quête sans fin, constitue l’unique moyen de se prouver que l’on est bien vivant, dans cette époque où tout doit aller vite et dans laquelle tout se vaut ? Pour tenter d’échapper à cet absurde châtiment, il n’est pas idiot de se replonger dans la lecture du ″mythe de Sisyphe″. Celui de la mythologie grecque comme celui d’Albert Camus. Car certaines choses sont ancrées et laissent une trace indélébile dans l’histoire des Hommes. Encore faut-il qu’elles fassent sens. 

 

Stéphane Coquin 

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