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Interview

Lanceurs d'alerte : état des lieux avec Denis Robert

Propos recueillis par A.Gailhard

Son enquête sur Clearstream l’a mené longtemps devant les tribunaux. S’appuyant lui-même sur des documents internes, le journaliste soutient aujourd’hui ardemment la cause des lanceurs d’alerte.

Vous avez beaucoup suivi et commenté le procès Luxleaks, comment réagissez- vous aux condamnations d’Antoine Deltour et Raphaël Halet ?
 

Ces condamnations étaient attendues, ce n’est pas une surprise. Elles n’en sont pas moins scandaleuses, c’est un flagrant déni de justice. Le procès s’est déroulé dans une ambiance pleine d’hypocrisie. Il est le signe, à mon sens, d’une dégénérescence totale du corps judiciaire et politique. Les juges agissent comme des automates, permettant au Luxembourg de continuer son business, au vu et au su de tous. Comment imaginer que ces deux hommes, qui ont aidé les millions de contribuables français, puissent être condamnés alors qu’ils ont mené l’État français à rattraper des injustices fiscales ? La seule réponse que leur donne l’État luxembourgeois, et par là même l’État français, l’Europe, c’est une condamnation. En tant que journaliste, citoyen, électeur, contribuable, on ne peut qu’être dépité et en colère de la réponse judiciaire apportée là.

 

Comment évolue la situation aujourd’hui, notamment à travers les différents débats autour de la protection du secret des affaires ? Que faudrait-il apporter selon vous ?
 

Il n’y a pas de problème de secret des affaires. L’arsenal juridique existe pour contrer et condamner l’espionnage industriel. Ce qui se cache derrière les lois de protection du secret des affaires ne sert qu’à museler journalistes et lanceurs d’alerte.

On est à un moment charnière de notre histoire politique contemporaine, initié par des affaires comme celle que j’ai portée, Clearstream, mais aussi celles qui ont suivi : Wikileaks, les révélations de Snowden, Swissleaks, Luxleaks etc. C’est toujours la même chose qui se joue : des personnes à l’intérieur du système révèlent des secrets. Les puissants ont, et vont avoir de plus en plus de mal à cadenasser les cadres d’information. Pour cela, ils ont plusieurs moyens : jouer sur la menace, faire voter des lois qui visent évidemment à museler l’information. Ce qui fait peur aux états fraudeurs ou aux multinationales qui fabriquent l’opacité, c’est la publicité, le coup de projecteur sur leur manière de procéder. Le système qui vise à protéger les riches s’appuie sur ce secret. Mais il est fragile. Non seulement certains hommes de l’intérieur ont des problèmes de conscience, mais le piège informatique se développe. Qu’on les appelle « optimisation fiscale » ou « tax ruling », ça reste de la fraude et de la magouille. Voire dans certains cas de la « tambouille mafieuse ».

Bolloré, Clearstream ou Ernst and Young - pour prendre des exemples récents - ont des moyens financiers quasiment infinis. C’est ce qui fait leur pouvoir. Ils peuvent cacher ce qui a été révélé. Il faudrait instaurer une loi européenne, voire mondiale, qui permette de condamner une personne/société qui perd au bout d’une procédure en diffamation. Moi c’est ce que j’ai essayé de faire avec Clearstream. Ils ont été condamnés, mais tellement légèrement, surtout au regard de leur puissance financière ! Pourtant, ce type de loi viendrait protéger lanceurs d’alerte et journalistes.

Cette situation est surréaliste et complètement machiavélique, digne d’un ouvrage de Kafka et Ionesco réunis. Le résultat se résume ainsi : le juste est condamné, le juge se frotte la panse, le riche continue à faire son gras. Il faut continuer à se battre contre cela.

De plus, les hommes politiques français ont été muets sur le sujet, Moscovici allant jusqu’à déclarer ne pas vouloir s’immiscer dans les décisions judiciaires du Luxembourg. Or les personnalités politiques doivent avoir du courage, porter une vision, mener une ambition de justice.

 

Quelles sont les motivations du lanceur d’alerte, surtout au regard de sa faible protection ?
 

Il y a une difficulté que je suis prêt à reconnaître, celle de personnes mal intentionnées qui peuvent utiliser la menace d’information pour faire chanter un employeur, régler des comptes ou autre. Je suis moi-même régulièrement sollicité par des personnes dont les motivations ne sont pas aussi honorables que celles d’Antoine ou de Raphaël. Mais c’est à cela que sert l’attaque en diffamation.

 

En général, le postulat de départ est similaire : le lanceur d’alerte est scandalisé par ce qu’il voit, par des opérations qui sont cachées par des états ou des puissances financières. Le problème de départ est finalement éthique. Ceci dit, la motivation du lanceur d’alerte est très compliquée à définir. Mais quelqu’un qui veut régler des comptes grâce à des informations qui servent l’intérêt public et la démocratie, moi je prends. C’est un peu ce qui s’est passé pour Clearstream.

 

Quels rôles occupent le lanceur d’alerte et le journaliste ? Quelle relation se noue entre les deux ?
 

La différence entre les deux est évidente. Le métier de journaliste est de récupérer des témoignages et recouper des informations. En prenant une définition très étendue du lanceur d’alerte, on peut dire que tous les journalistes devraient être des lanceurs d’alerte. Mais dans une définition plus juste et restrictive, le journaliste reste celui qui doit assumer, publier et diffuser l’information.

Le lien entre journaliste et lanceur d’alerte, c’est celui entre le journaliste et son témoin. C’est important car c’est la clé de toute enquête. C’est un rapport de confiance qu’on installe avec quelqu’un, qui fait qu’une fois le papier publié, rien n’est vraiment terminé. J’ai, par exemple, toujours des relations personnelles et amicales avec Régis Hempel qui a été un de mes informateurs dans l’affaire Clearstream. Aujourd’hui on dirait lanceur d’alerte... Régis était le responsable informatique de la firme. Il a témoigné de l’existence d’un double fond, d’une double comptabilité et de l’effacement quasi industriel de transactions sensibles. Il a prit des risques en me parlant. On se bat au final pour une cause commune. ça rend notre métier fragile, humain et magique aussi.

 

A l’échelle régionale, ce type de révélation est-il plus ou moins simple ?
 

C’est compliqué, les journalistes sont pris dans des compromissions. Ça demande du courage, de l’énergie. Mais en même temps, une démocratie ne peut pas vivre sans une information indépendante et sans journalistes. ça se voit quand une Région est mafieuse, ça se sent : dans les marchés publics, dans les installations, quand vous voyez toujours les mêmes noms qui apparaissent. Les journalistes devraient en parler, autrement ils sont soumis à des pouvoirs corrupteurs.

 

Dans le monde du journalisme, quel regard porte-t-on sur le travail aux côtés des lanceurs d’alerte, au moment de la création de Sourcesure*?
 

Les choses ont évolué. Moi je suis l’exemple parfait du journaliste seul. Entouré de mon éditeur et quelques amis, on a essayé de collectiviser l’information mais on a fini écrasés par le rouleau-compresseur Clearstream. De plus, l’information est le gagne-pain des journalistes qui relaient donc en priorité celle qui sort dans leur média, sans grande solidarité entre eux. En tout cas, je ne l’ai pas ressentie. Aujourd’hui, ce serait différent. Avec Wikileaks ou le consortium des journalistes, les choses évoluent sans doute. On voit là que l’union fait la force.

Les lanceurs d’alerte existent depuis longtemps. On peut les appeler des témoins, des insiders, des gens de l’intérieur qui livrent des savoirs. Mais aujourd’hui ils ont un nom, une étiquette. Cela permet une répercussion plus importante des affaires qu’ils révèlent. Le procès en appel qui aura lieu au Luxembourg doit être saisi pour accentuer la pression.

*www.sourcesure.eu est une plateforme proposée par plusieurs médias pour faciliter la transmission d’infos de manière anonyme.

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