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Gilets jaunes : les journalistes toulousain·es confient leur ressenti au sociologue Jean-Marie Charon

Cela a été un moment intense, difficile et riche de leur vie professionnelle et personnelle : les journalistes toulousain·es qui ont couvert le mouvement des Gilets Jaunes se sont confié·es sans détour lors d’un séminaire organisé par Jean-Marie Charon.

Après Rouen, Paris et Lyon, le sociologue des médias Jean-Marie Charon, avec le soutien du Club de la presse Occitanie, a organisé un séminaire le 5 mai dernier, qui a réuni une vingtaine de journalistes toulousain·es en visioconférence. Objectif : recueillir leurs ressentis, expériences et réflexions au sujet de cette expérience qui a marqué bon nombre de celles et ceux qui étaient sur le terrain, entre ronds-points et manif. Jean-Marie Charon, qui a souhaité ces échanges dans le cadre d’un travail de recherche sur la couverture médiatique du mouvement des Gilets Jaunes, dressait à l’issue de la séance un premier constat : à Toulouse, plus que dans les autres villes, les violences – venant des manifestant·es ou des forces de l’ordre – semblent avoir davantage marqué les journalistes. « Elles ont occupé une place centrale tout au long de la discussion, qui a duré trois heures », note-t-il. L’exercice, assez inédit à Toulouse, a permis à chacun·e de se livrer sans public (hormis des chercheur·euses et étudiant·es qui travaillent avec Jean-Marie Charon) et de parler des « loupés » de cette séquence médiatique.

 

Les violences 

La plupart des journalistes dresse le constat suivant :  si les Gilets Jaunes représentent une grande variété de positionnements politiques, ils ont néanmoins deux points communs : « une haine anti-Macron et une haine des médias ». Une haine qui a souvent été jusqu’à la violence verbale et physique, voire jusqu’à des appels au viol et au meurtre. Plusieurs professionnel·les notent que la présence d’une caméra exacerbe les violences, de même que le logo de certains médias comme BFM TV, qui provoque un comportement paradoxal : « Les gens détestent BFM TV mais ce sont les premiers à vouloir passer à la télé’ ». A Toulouse, les journalistes ont vécu une scène qui a choqué lors d’une manifestation le 24 novembre : les journalistes de BFM et CNews ont été coursé·es, menacé·es et bousculé·es par les manifestant·es. « Habitué aux reportages de guerre, c’est la première fois que je travaille en France avec un casque et un masque », raconte un journaliste. Certain·es ont même été accompagné·es d’agents de sécurité. Mais les violences ont également émané des forces de l’ordre : « Nous avons dû affronter successivement les violences de certains Gilets Jaunes et les violences des forces de l’ordre qui ont essayé d’intimider les journalistes et de les brutaliser. » « Désormais tout le monde fait des photos ou filme. Les forces de l’ordre ne savent pas toujours qui est journaliste et qui est activiste. Dans ce contexte, je comprends la complexité du travail des forces de l’ordre. Je n’accepte pas mais je comprends la difficulté », complète un photographe. 

 

La difficulté de nouer des contacts sur le terrain

 

Un journaliste radio décrit « un mouvement social très hétéroclite avec une sociologie très différente que l’on soit sur les ronds-points ou dans les manifestations à Toulouse où l’on a croisé rapidement des personnes plus radicales ». Ces différences entre ronds-points et manifestations ont compliqué le travail de contact et de réseau des journalistes de terrain, dérouté·es par l’absence de porte-parole officiel. Un correspondant d’une radio nationale reconnait qu’il a « loupé » sa prise de contact avec les acteur·ices de terrain : « je connaissais quelqu’un à Montauban qui me faisait confiance, et c’est lui que j’interviewais. A Toulouse, j’ai essayé de nouer des contacts avec les Gilets jaunes, mais à force de me faire jeter, j’ai laissé tomber ». Autre difficulté : la nécessité de passer (beaucoup) de temps à expliquer son métier, ses méthodes, et désamorcer l’excès de méfiance. Un photo-journaliste estime : « non seulement les gens ne comprennent pas toujours le travail de journalistes mais ils n’acceptent pas la manière dont nous faisons notre métier ». Une correspondante de la presse nationale rapporte : « C’était plus fatigant de se justifier en permanence et d’expliquer notre métier que de marcher des heures sous la pluie !». Malheureusement, certains journalistes, contraint·es par les exigences de leurs médias, n’ont pas pu nouer des relations de confiance suffisamment solides avec les manifestant·es. Plusieurs d’entre eux ont en effet évoqué le manque de temps accordé par leurs directions à leur travail de terrain. « Souvent des demandes de ma rédaction en chef étaient plus quantitatives que qualitative », précise un journaliste radio. A noter que pour la presse ultra-locale et rurale, les journalistes n’ont pas connu les mêmes difficultés : « beaucoup de gilets jaunes étaient déjà nos interlocuteur·ices avant, des syndicalistes ou autres. Et nous étions très régulièrement sur les ronds-points. Il y avait davantage de confiance et moins de violence » indique un journaliste d’Albi.

 La remise en question de la profession 

Un photo-journaliste d’un titre national exprime un point de vue très ferme : « Pour moi c’est un raté monumental de la presse. Collectivement on a très mal fait notre travail de journalistes depuis des années, puisqu’on n’a pas vu venir cette colère. Et cela nous interroge sur nos pratiques, nos choix éditoriaux et nos conditions de travail ». Un journaliste de télévision complète : « Oui ce mouvement nous a ouvert les yeux sur nos faiblesses, mais il ne faut pas que ce soit au prix d’une telle violence. Les violences restent intolérables ». Une rédactrice en chef regrette de ne pas avoir saisi l’ampleur de la colère alors qu’elle avait « repéré les premiers signes annonciateurs sur les réseaux sociaux de la fachosphère ». Elle ajoute : « les Gilets Jaunes sont les populations qui sont en dessous de nos radars, ce sont ceux que l’on n’interroge pas d’habitude. Mais peut-être aussi que ce sont ceux qui refusent de s’exprimer quand on leur tend le micro en temps normal ». Elle conclue : « C’est plus une révolte qu’un mouvement social. Et ce n’est pas fini. Elle s’est arrêtée net avec le Covid-19 mais il faudra retourner voir les Gilets Jaunes qui sont souvent, en ce moment, en première ligne dans la lutte contre le virus ». 

Sophie Arutunian avec Emmanuelle Durand-Rodriguez

Conformément aux règles établies lors des différents séminaires, l'anonymat des journalistes qui s'expriment est respecté.

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