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Face aux réseaux sociaux, je crois au retour en grâce des vertus du journalisme

Les réseaux sociaux sortent gagnants de cette campagne. Olivier Biscaye, directeur de la rédaction du Midi Libre et du site midilibre.fr analyse cette (r)évolution qui remet en cause le rôle des médias face aux élu·es et aux citoyen·nes.

Pour cette campagne municipale 2020, tou·tes les candidat·es font campagne à la fois sur le terrain et sur le digital. Pourquoi les réseaux sociaux sont-ils devenus incontournables en politique ?

En l’espace de 6 ans, les politiques ont fait des réseaux sociaux un vecteur de communication majeur. Facebook, ou twitter sont aussi importants que les traditionnels meetings pour animer une campagne. Ces canaux digitaux s’adressent à tous les publics et à tous les âges. Avec eux, les femmes·hommes politiques ont compris qu’ils peuvent être partout où sont les gens. Et les convaincre ! 

Est-ce un progrès pour le débat démocratique et la liberté d’information ?

On ne peut pas vraiment se passer du digital si on veut s’adresser aux jeunes, qui s’informent via les réseaux sociaux et les pure players. En réalité, je trouve que le fait de pouvoir s’adresser en direct aux candidat·es constitue un vrai progrès. Sur Twitter, Facebook ou Instagram, rien n’interdit de dialoguer avec la·le candidat·e, d’avancer des contre-propositions. Pourquoi pas ? Les réseaux sociaux ne sont pas que des vecteurs d’information. Ce sont aussi des canaux d’interaction. 

Pourtant les médias traditionnels souffrent de cette concurrence « gratuite ». Les citoyen·nes ne lisent plus seulement la PQR pour suivre la campagne… 

C’est incontestablement une forme de concurrence. Beaucoup de nos lecteur·ices nous le disent, surtout les lecteur·ices occasionnel·les. Celles·ceux-là trouvent sur Facebook ou sur les sites de pure players, des informations qui leur suffisent pour se faire une idée, disent-eles·ils. Reste que ces médias de partage donnent une idée très partielle, voire partiale, de la réalité. Quand ils ne diffusent pas tout simplement des « fake news », ou rendent virales des informations erronées, manipulées. Si l’on veut approfondir, c’est vers nos journaux qu’on se tourne. Nos rédactions font un véritable travail d’investigation et d’analyse. C’est dans nos journaux que vous pouvez savoir par exemple comment les candidat·es pensent financer leurs projets, que vous pouvez comparer leur programme, que vous pouvez lire l’analyse d’instituts indépendants (comme l’institut Montaigne) …

Les réseaux sociaux n’ont-ils pas ringardisés le journalisme, comme la façon de faire de la politique à l’ancienne ?

La presse a parfois fait n’importe quoi ces dernières années. Mais les médias comme le Midi Libre se sont remis en cause. L’explosion des réseaux sociaux a été un détonateur. On est revenu aux fondamentaux de notre métier, avec encore plus de rigueur. Les journalistes apportent une information vérifiée, hiérarchisée, recoupée, mise en perspective. Ce professionnalisme est une garantie de sérieux, d’indépendance et d’impartialité, quoiqu’on en dise.

Aujourd’hui, face au déluge d’informations en continu, aux manipulations, au primat de l’émotion, je crois au contraire au retour en grâce des vertus de la presse. Regardez ce que font des consoeurs·confrères comme Le Monde ou Libération pour ne citer qu’eux sur le décryptage et le décodage des fake news. Les médias sont en train de se réinventer, de développer de nouvelles pratiques : fact checking, enquête collective de plusieurs médias. Ils s’affirment comme des repères dans un univers qui en manque singulièrement.

Durant ces municipales de Mars 2020, quels nouveaux dispositifs avez-vous lancé pour animer et rendre compte de la campagne ?

Nous voulions ouvrir les débats aux citoyen·nes et aux lecteur·ices. Les réseaux sociaux nous ont aidé. La chronique « Si j’étais Maire », donnait la parole aux habitant·es de 25 communes. Face au micro, ils pouvaient exposer leurs propositions. Le site midilibre.fr a également inauguré les émissions Face à la Presse, à l’initiative du Club de la Presse Occitanie. Ces vidéos du candidat·e répondant aux questions de 3 journalistes et de France Bleu Hérault ont été diffusées en direct par les candidat·es sur leurs plateformes (Facebook, twitter, Instagram…) comme sur le site midilibre.fr. Un vrai travail de décryptage qui correspond à notre rôle dans une campagne.

Vous avez lancé une campagne contre le pillage de la presse, et la reproduction gratuite d’articles du Midi Libre sur les réseaux sociaux. Est-ce que les candidat·es ont entendu votre appel ?

Nous nous sommes rendu compte que des élu·es reproduisaient intégralement des informations parues dans nos colonnes, en particulier leurs interviews. Un mauvais réflexe acquis avec l’explosion des médias sociaux. On reproduit gratuitement nos contenus, ce qui met à mal notre modèle économique. C’est ce que nous rappelons systématiquement sur twitter ou Facebook à celles·ceux qui publient un pdf, sans faire de lien vers notre site. Est-ce que ça marche ? Oui, cela fait réfléchir les professionnel·les ou les élu·es qui ont pris de mauvaises habitudes. Certain·es s’adaptent. Elles·Ils reprennent uniquement le titre ou quelques lignes de l’article et redirigent ensuite leurs lecteur·ices sur le site Midilibre.fr où ils peuvent s’abonner (1 euro/mois).

Malgré cela le monde politique ne fait-il pas encore preuve d’amateurisme dans l’usage des réseaux sociaux ?

On voit que leur expertise en la matière a beaucoup progressé. Les candidat·es disposent pour la plupart de conseiller·es en communication. Elles·Ils savent jouer de la viralité et du buzz, s’appuyer sur des témoignages ou faire du « story telling ». Prenez par exemple, la série vidéo où Patrick Vignal, déambule dans la ville à la rencontre des citoyen·nes, en live. C’est une formule qui n’existait pas auparavant. Regardez aussi les images chocs de Remi Gaillard, candidat atypique, qui fait passer ses messages auprès du grand public. 

Mais l’exercice a ses limites. On frise parfois l’overdose de tweet et de post. Au travers les plateformes numériques, les partis politiques cherchent à atteindre tout le monde, indistinctement, en masse. Le risque est de rater sa cible, de se répéter, de lasser et de créer la confusion. Il ne faut pas oublier que sur les écrans le niveau de réception et de compréhension des messages n’est pas le même que celui de la lecture.

Propos reccueillis par Régine Eveno 

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