Dans les salles d’écriture, les scénaristes sont de plus en plus nombreux à interroger les biais culturels qui traversent leurs récits. Le but ? Dénicher les angles morts, éviter de reproduire des stéréotypes. Une démarche qui interroge aussi notre manière, avec les journalistes, de raconter le monde.
 

Un personnage propose un verre pour se détendre en plein après-midi. Un autre s’envole pour des vacances au soleil, sans que personne ne s’étonne de l’impact écologique. Ces scènes, banales en apparence, contribuent à normaliser certaines pratiques — consommation d’alcool, voyages en avion — sans jamais les questionner.

Et ces récits ont un réel impact : en moyenne, les Français passent 4 heures et 40 minutes par jour devant des contenus vidéo, films et séries compris (source : Arcom, 2025). Autant de temps à façonner nos imaginaires, à diffuser des valeurs, à imposer une vision du monde. Mais laquelle, au juste ?

Les biais se transmettent de récit en récit

Les biais culturels sont partout. Tirés de notre éducation, de notre environnement, de nos références communes, ils s’invitent dans chaque dialogue, chaque image. Le problème : ces automatismes, souvent inconscients, s’appuient sur des récits dominants — masculins, occidentaux, individualistes, consuméristes.

Et pas évident de s’en débarrasser tant ces biais sont profondément ancrés dans notre fonctionnement mental. Ils sont liés à notre cerveau, et à son instinct de survie. Pour gagner du temps et économiser de l’énergie, notre cerveau simplifie, anticipe, catégorise. Il privilégie les chemins connus, les associations rapides. En narration, cela produit des réflexes : une scène de détente ? Un verre. Une réussite ? Une villa avec piscine. Ces raccourcis permettent de transmettre une émotion immédiatement, mais ils véhiculent aussi, sans le vouloir, des normes bien ancrées, qui se transmettent alors, de récit en récit.

Longtemps, les scénaristes ont esquivé ces questions, au nom de la liberté de création. Mais être libre, c’est aussi être lucide sur les lunettes avec lesquelles on écrit.

En France, le mouvement #MeToo a été un tournant en 2017. Il a révélé à quel point les représentations des relations hommes-femmes restaient figées, et combien il était urgent d’ouvrir l’espace de création à d’autres voix. Depuis, la réflexion s’est élargie : diversité des origines sociales et culturelles, attention à l’empreinte écologique des récits… Des initiatives comme la Cité européenne des scénaristes (diversité), le collectif 50 / 50 (égalité homme-femme), l’association Nouvelles Séquences (écologie), ou encore les guides d’écriture publiés par Cut Together ou Ecoprod (impact écologique) aident les auteurs à écrire autrement.

Car écrire, c’est choisir. Chaque scène prolonge une vision du monde. Prendre conscience de ses biais, ce n’est pas brider l’imaginaire, c’est lui redonner sa puissance de transformation.

Quels biais dans le monde de l'information et de la communication ?

Cette problématique traverse aussi le journalisme. Quand un reportage se réjouit de l’été indien, quand un fait divers monopolise l’attention, quand les experts se ressemblent tous, c’est une certaine vision du monde qui s’impose — et d’autres qui sont passées sous silence.

Parmi les biais les plus puissants : celui de négativité. Il pousse à survaloriser les mauvaises nouvelles, alimentant anxiété et défiance. En réaction, certains médias explorent d’autres récits : journalisme de solutions, formats constructifs, ou encore création de plateformes comme Le Média Positif. Non pour enjoliver la réalité, mais pour la raconter dans toute sa complexité.

Diversifier les profils, interroger les réflexes narratifs, revisiter les formats : autant de manières de rendre nos récits plus justes, plus conscients. Car le pouvoir de raconter le monde n’est jamais neutre. Il engage. Alors posons-nous cette question essentielle : quelles histoires veut-on développer — et pour construire quel monde ?

Pauline Rocafull

Directrice de la Cité européenne des scénaristes

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