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Interview

L'entretien : Edgar Morin

Propos recueillis par Anne-Isabelle Six.

 

Désormais installé à Montpellier où il dirige une chaire Unesco, Edgar Morin met en perspective le rôle des médias. Le chantre de la « pensée complexe » (1) souligne la nécessité d’une pluralité d’opinions pour se faire sa propre opinion.

Quel regard portez-vous sur les médias aujourd’hui ?

 

Pour que les citoyens soient correctement informés, il faut qu’il y ait une pluralité de sources d’information. Dans l’Union soviétique, la Chine ou l’Allemagne hitlérienne, où il n’y avait pas cette pluralité, des phénomènes énormes comme le Goulag ou la Révolution culturelle pouvaient être camouflés. Mais il faut aussi une pluralité d’opinions de façon à ce que l’on puisse les confronter, se faire son opinion, comme c’était le cas dans le passé avec l’Humanité (communiste), Le populaire (socialiste), L’oeuvre (radical), des journaux de droite et d’extrême-droite.
Aujourd’hui, en France, il y a une pluralité de sources. Les citoyens témoins d’un événement peuvent même le communiquer à une télévision. Par contre, la pluralité d’opinions s’est rétrécie. La presse issue de la Résistance était indépendante des financiers. Elle ne l’est plus. Vous avez des propriétaires de journaux qui laissent faire avec quelques rares tabous et ceux qui ont des tabous beaucoup plus importants. Les puissances économiques qui font une grosse publicité dans les médias y réussissent souvent à orienter des articles dans le sens de leurs intérêts.
Donc la presse n’est pas totalement indépendante. Parfois ce sont des publications beaucoup plus périphériques qui donnent des informations. Vous avez même une liberté totale sur internet où tout circule : des fameux lanceurs d’alerte qui nous apprennent des choses réelles mais cachées, mais aussi des rumeurs. Avant, c’était de bouche à oreille (2) que les rumeurs les plus absurdes pouvaient circuler, maintenant, c’est à travers des tweets. Il y a toujours eu des fake news, mais aujourd’hui leur pouvoir se trouve multiplié à travers ces réseaux sociaux.

 

 

Quelle est donc la responsabilité des médias aujourd’hui ?
D’abord d’informer. L’information, c’est les faits bruts. Un chiffre n’est pas une donnée, c’est déjà une interprétation des faits. On peut juste dire : la préfecture dit il y a eu tant de manifestants et les manifestants disent on était quatre fois plus. Attention aux statistiques. Churchill disait : « il y a le mensonge, le satané mensonge et la statistique, qui est le pire de tous ». Mais l’information toute nue ne veut pas dire grand chose, il faut la contextualiser. C’est le rôle des grands reportages approfondis et des éditoriaux qui essaient de mettre en perspective l’événement dans le temps et dans l’espace. C’est cela la mission de la presse : l’information brute, honnête, plus la contextualisation qui rend le fait intelligible et compréhensible. Au jour le jour, la contextualisation est difficile. Le journalisme est un très beau métier car il faut prendre ses risques intellectuels. Je ne suis pas journaliste mais j’ai fait, à chaud, des articles en mai 68 dans Le Monde et finalement c’était pas si mal.
La question est : que veulent dire ces événements surprenants ? L’information se mesure au degré de surprise. Plus elle est surprenante, plus elle est sensationnelle. L’effondrement des tours de New-York est un cas extraordinaire. Une fois que l’on a su cela… Pourquoi ? Qui ? Il a fallu du temps pour que l’on connaisse Ben Laden… L'irruption des gilets jaunes a été une surprise totale, il a fallu du temps pour qu'on essaie de comprendre non seulement les causes, mais la nature si complexe de ce mouvement. La presse a toujours un rôle difficile car avec le devoir de donner l’information, il y a le devoir de donner une interprétation. On peut se tromper. C’est pourquoi la pluralité d’opinions est nécessaire. Le rôle de la presse est vital.

Ce rôle de la presse est pourtant contesté partout dans le monde, comme le documente Reporters sans frontières.
Les journalistes sont de grandes victimes, d’abord des états dictatoriaux et des guerres civiles. Comme ces journalistes otages durant très longtemps lors de la guerre du Liban. Ou Florence Aubenas en Irak. Il y a eu ce très beau film où une femme journaliste interviewe des femmes kurdes combattantes(3). Le rôle des journalistes, surtout là où il y a des conflits, du danger, est absolument capital car ce sont eux qui nous introduisent dans la connaissance. J'admire qu’ils continuent à y aller.

 

Lors du mouvement des Gilets jaunes, on a vu beaucoup de violences, aussi bien d’État que venant des manifestants. Et notamment envers les journalistes.
Certains médias se sont interrogés sur le fait de continuer à couvrir ce mouvement. Des journalistes ont même été accompagnés par des agents de sécurité. Qu’en pensez-vous ?

Du côté des télévisions, il y a eu une tendance au sensationnalisme, c’est-à-dire à privilégier les voitures brûlées, les destructions, le spectaculaire. Donc s’est répandue la croyance, parmi les Gilets jaunes, que les médias les trahissaient, ne montraient pas la vraie nature du mouvement, étaient là pour mentir, raconter des choses péjoratives contre eux. Mais il y a eu aussi de très bons reportages, comme celui dans Le Monde de Florence Aubenas sur les ronds-points, sur la fraternisation entre les gens et les aspects positifs. C’est complexe.
Vous avez des gens qui fraternisent, qui prennent conscience, et des gens obstinés, qui cherchent des coupables. C’est dans ce climat qu’ont eu lieu des agressions contres des journalistes, qui ont joué le rôle de bouc-émissaire, parmi d’autres. Les Gilets jaunes voyaient aussi la brutalité de la violence répressive qui a été accrue par rapport aux manifestations traditionnelles. Pendant toute une période, beaucoup de médias ont sous-estimé la violence répressive pour mettre l’accent sur celle des casseurs. Alors qu’aujourd’hui on voit dans certains médias, que l’une et l’autre violences sont en cercle vicieux et qu’il y a eu beaucoup de cas où ce sont les CRS ou autres qui ont lancé d’eux-mêmes des gaz lacrymogènes et des flash-ball pour faire reculer les manifestants.
Donc, il ne faut pas voir de façon unilatérale, il faut voir la complexité des choses.

 

(1) La pensée complexe est un mode de pensée qui relie des connaissances issues de diverses disciplines.
(2) Edgar Morin a étudié la Rumeur d’Orléans.
(3) Les Filles du soleil, de Eva Husson.

 

Crédit photo : Alain Tendero

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