L’association The Shift Project est le think-tank de la transition bas-carbone. Créée par Jean-Marc Jancovici, créateur du bilan carbone pour l’ADEME et co-dirigeant de la société Carbone 4, l’association a mené une réflexion sur le rôle de la culpabilité au service de la transition (1).

La culpabiliastion est-elle efficace ? 

Très clairement, il est dit que l’utilisation actuelle des méthodes de culpabilisation n’ont pas abouti. Dans The Shift Project, le culpabilisateur assène une vision du bien et du mal qui le fait passer pour un moralisateur. Le culpabilisé se sent touché dans son ego et à l’impression qu’une force extérieure tente de restreindre sa liberté, suscitant de la réactance (2). Le culpabilisé se trouve pris dans un système qui rend difficile de s’extraire de sa culpabilité, ce qui lui fait porter des responsabilités globales qui lui échappent (exemple : difficile de se passer de sa voiture quand on habite à la campagne). 

La culpabilisation amène à repenser ses habitudes de vie, voire ses valeurs ce qui va à l’encontre de notre tendance naturelle au statut quo, c’est le biais cognitif dit d’inertie. Selon le Shift Projet, pour adopter un comportement plus sobre, il est d’abord nécessaire d’avoir à disposition des infrastructures favorisant les comportements sobres et la généralisation des alternatives aux choix carbonés. C’est une condition nécessaire mais pas suffisante.

Il est indispensable de coupler ces dispositifs avec des dynamiques socio-émotionnelles. L’utilisation de la peur en soit n’est pas anxiogène si en parallèle sont donnés les modes d’emploi et l’accompagnement qui va avec, pour adapter ses pratiques. Mais si le niveau d’inquiétude généré est élevé, ce qui est le cas aujourd’hui (éco-anxiété…), le discours qui tente de faire peur ou de culpabiliser directement l’individu, devient une impasse. L’individu se réfugiant dans le déni : je ne suis pas concerné, c’est au gouvernement d’agir, mon geste ne pèse rien, en plus cela n’arrivera pas aujourd’hui, c’est pour les générations futures en 2050 voire 2100 (pour la cible des 1,5°C voire 2°C maximum décidé lors de l’Accord de Paris au moment de la COP 21 en 2015). Selon une étude de l’ADEME et de Place To B, la dystopie provoquerait un sentiment d’impuissance alors que les émotions comme la combativité et l’espoir sont générateurs d’engagement.

Un peu de culpabilisation pour faire agir

Fait intéressant, l’étude du Shift Project révèle que si l’individu arrive à intérioriser sa culpabilité, qu’il intègre bien qu’elle vienne de lui (et non d’un tiers), le changement d’habitudes deviendrait plus désirable, et ce d’autant que ce ne serait pas l’individu que l’on chercherait à faire culpabiliser mais la société tout entière. Si on libère l’individu du carcan des infrastructures carbonées et qu’il soit libre de décider seul, et que donc la culpabilisation ne serait en fait qu’une proposition, cela le mettrait dans les bonnes conditions pour l’orienter vers la transition. Et comment les spécialistes du marketing, de la communication et de la RSE, gèrent ce paradoxe entre enjeux de soutenabilité et impératif de croissance. Cette injonction paradoxale conduit-elle à des prises de parole responsables plus sincères alignées avec des transformations réelles des entreprises ? Ou bien dirige-t-elle vers de nouvelles formes de « récitwashing » surfant sur les attentes des clientoyen.nes voulant toujours plus de vert toujours moins cher ? 

 

Daniel Luciani

Consultant en transition écologique des entreprises Lucid Impact

 

(1) Culpabiliser pour convaincre, la culpabilisation structurelle au service d'une transition écologique, The Shift Project, Avril 2024.

(2) La réactance psychologique, Jack W. Brehm, 1966. Dès lors qu’un individu perçoit l’une de ses libertés comme menacée ou abolie, il tend à déployer un effort pour la reconquérir.

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