Au-dessus de leurs têtes, un couperet : la baisse de 45 % des soutiens de l’État
Voyons la pièce officielle. Dans le PLF (projet de loi de finances) - l’ébauche du budget 2026 de l’État - figurent la ligne « Soutien à l’expression radiophonique locale » et deux chiffres : 35 217 326 (les dépenses en 2025) et 19 480 964 (celles prévues pour 2026). Apparaît donc une coupe de près de 16 millions d’euros, un recul des soutiens de l’État aux radios associatives de près de 45 %. À coup sûr une décision politique, puisque le budget total du ministère de la Culture ne serait amputé que de 7 %.
L’association Les Locales fédère le Syndicat national des radios libres (SNRL) et la Confédération nationale des radios associatives (CNRA). Forte de son incontestable représentativité, elle est montée au créneau : « C’est une attaque frontale contre les radios associatives. Plus de la moitié pourraient disparaître et près de 80 % des emplois du secteur seraient menacés. Les radios associatives créent de l’emploi, renforcent la cohésion des territoires et garantissent le pluralisme de l’information. Les fragiliser, c’est fragiliser la démocratie. »
Le « Fonds de soutien à l’expression radiophonique locale » (FSER) représente, en moyenne, 40 % des ressources de 770 radios associatives. Son premier volet comporte des subventions pour l’installation, l’équipement et l’exploitation. Le second est la « subvention sélective à l’action radiophonique », attribuée selon la place donnée dans les programmes à ces thèmes : « actions culturelles, éducatives, d’intégration, de lutte contre les discriminations, en faveur de l’environnement et du développement local ». Pour gérer la pénurie de crédits, il y a deux méthodes qui conduiraient à des coupes brutales : le partage, par toutes les radios, d’un gâteau réduit de moitié ou une « sélection » radicale, avec la reformulation des règles, appuyées sur de nouvelles priorités politiques.
Une première attaque l’an dernier
On a une pleine compréhension de la situation lorsqu’on se souvient qu’une première attaque contre les radios associatives a été lancée l’an dernier. Mais l’objectif de sabrer 29 % du FSER n’a pas été du tout atteint. Face à la mobilisation des radios et aux soutiens d’auditeurs, d’élus et d’autres acteurs de la société, notamment associatifs, la ministre de la Culture, Rachida Dati, a complètement reculé. Moment décisif à la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale, lorsque des élus de tous les bords se sont opposés aux coupes budgétaires en défendant la radio de leur coin.
Une nouvelle bataille est donc engagée jusqu’au vote du budget, à la mi-décembre. Son issue est incertaine. Jean-Marc Courrèges-Cénac, co-président de l’ARRA (Assemblée régionale de radios associatives), en souligne les enjeux : « Si ce projet funeste était confirmé, ce serait une mise à mort de nos radios et cela aurait des conséquences cataclysmiques sur l’équilibre du paysage radiophonique. Le tout dans un moment où notre média a besoin d’un soutien fort de l’État, face à de nouveaux défis technologiques. Face également à l’inquiétante progression d’informations orientées ou de fausses informations, notamment sur les réseaux sociaux. »
De son côté, Bruce Torrente, co-président du CRLO (Collectif des radios libres d’Occitanie), ne mâche pas ses mots : « Encore un calcul de boutiquier ! Les associations représentent 13 % de l’emploi privé en France, mais ne reçoivent qu’environ 7 % des aides publiques (16 milliards d’euros), contre 93 % pour les entreprises (211 milliards). Pourtant, l’emploi y progresse (+1,4 % entre 2023 et 2024) alors qu’il recule dans le secteur marchand. L’action locale des associations génère des effets concrets sur l’insertion, la cohésion sociale et les services de proximité. Donc, les associations produisent beaucoup de résultats pour très peu d’aides publiques. C’est un levier d’efficacité et d’impact qu’il serait judicieux de mieux utiliser. De qui se moque-t-on ? »
Les présidents des fédérations de radios associatives d’Occitanie prennent la parole
Jean-Marc Courrèges-Cenac est co-président de l’Assemblée régionale des radios associatives (ARRA). Il préside Atomic Radio (Tarbes). Bruce Torrente est co-président du Collectif des radios libres d’Occitanie (CRLO). Il dirige Radio Clapas (Montpellier). Interview croisée.
Quelles sont les raisons de votre engagement, de votre passion, pour la radio ?
Bruce Torrente : J’ai démarré en 1991 et n’ai jamais quitté la radio. La diversité, l’obligation de polyvalence et les moments de rencontres et de découvertes permanents m’ont toujours donné envie d’évoluer dans ce milieu associatif et radiophonique.
Jean-Marc Courrèges-Cenac : Dès l’âge de sept ans, j’ai aimé la radio, quand je l’écoutais avec un poste de radio, un « transistor », comme on disait. Après que je me sois orienté vers la biologie, des portes se sont ouvertes, à Toulouse, des découvertes à Sud Radio et à FMR. Ont suivi des collaborations à Radio Val d’Adour, Europe 2, Fun Radio, NRJ, avant qu’Atomic Radio prenne le relais de Radio Barousse.

Bruce Torrente, co-président du CRLO. © DR
Pourquoi et quand votre association a-t-elle été créée ?
JMCC : En 2016, la Région Occitanie est née de la fusion du Languedoc-Roussillon et de Midi-Pyrénées. Les fédérations des radios associatives de ces deux régions ont fait de même en constituant l’ARRA. L’Assemblée régionale des radios associatives rassemble 80 membres.
BT : Le Collectif des radios libres d’Occitanie (CRLO) est né d’un mécontentement. Nous étions fatigués de ces gouvernances verticales, toujours attribuées aux mêmes durant des décennies et totalement impénétrables. J’ai lancé l’idée d’une autre fédération, avec une gouvernance partagée. Des radios nous ont suivi et en 2018 naissait le CRLO. Aujourd’hui nous comptons 15 radios et 23 fréquences. Il y a aussi deux webs radios et deux associations membres.
Quelles sont les principales raisons d’être de votre association ?
JMCC : Défendre les intérêts des radios associatives dans le paysage radiophonique, conforter leurs ressources, préserver les fréquences, faciliter les échanges de programmes et savoir-faire, consolider le socle de formation, notamment pour la réalisation de podcasts.
BT : La priorité est à la mutualisation des décisions et des connaissances, des expériences et aussi des choix éditoriaux de nos projets. Tout se fait à l’unanimité. Nous sommes petits, mais costauds.
Qu’est-ce qui caractérise les radios associatives ?
BT : Nous fonctionnons en véritables radios libres. Nous avons tous des lignes éditoriales fortes et des convictions. Nous sommes partageurs. Il n’y a pas de petites radios. Nous établissons un équilibre qui permet un financement des projets quasi identique aux radios. Et nous sommes tous d’accord pour fermer notre collectif aux radios confessionnelles. Les programmations sont très diverses. Pendant que Mon Païs fait l’actu sociale, Canalsud reste très punk, les Campus sont la voix des facs. Aucune ne se ressemble et, pourtant, c’est une famille de combats citoyens.
JMCC : Les radios associatives sont d’abord des radios de proximité, enracinées dans leur territoire. Elles donnent la parole à des personnes qu’on n’entend pas ailleurs. Elles font vivre la parole citoyenne. Elles portent des valeurs qui les distinguent des radios commerciales. Elles reposent sur l’engagement des bénévoles, très nombreux et très divers, qui contribuent à favoriser le renforcement du lien social.
Une mutation majeure est en cours : la migration de la diffusion vers le numérique par le DAB+. (Lire « Les atouts du DAB+ ») Où est-on en Occitanie ?
JMCC : C’est un enjeu important, une perspective de développement pour les radios associatives, une opportunité pour couvrir certaines zones, vitales pour assurer l’équilibre économique. Lors du précédent appel de l’ARCOM pour l’accès au DAB+, les radios associatives ont été un peu écartées, au profit des radios commerciales. Lors des prochains appels, en 2026 et plus tard, les radios associatives devront retrouver pleinement leurs places dans les métropoles.
BT : Le DAB+ représente un vrai progrès pour les auditeurs, grâce à une qualité sonore numérique, une meilleure réception et l’accès à davantage de radios, locales ou nationales, sans interférences. Pour les radios, c’est une opportunité d’élargir leur audience et de réduire leurs coûts de diffusion, tout en préparant la transition vers le tout numérique. Le principal frein reste l’équipement des auditeurs, car tous ne possèdent pas encore de récepteur compatible. En Occitanie, la couverture progresse rapidement : Toulouse, Montpellier, Nîmes, Perpignan, Béziers ou Narbonne sont déjà desservies. Le DAB+ devrait couvrir la majorité de la région d’ici fin 2026, je pense.

Jean-Marc Courrèges-Cénac, co-président de l'ARRA. © DR
Un autre changement majeur est en vue : la disparition de la FM dans quelques années et la diffusion en tout numérique. Quel regard portez-vous sur ce phénomène qui a commencé ?
BT : Il me convient très bien. Les radios qui n’ont pas pris le train du DAB+ ont fait une erreur. Restent les radios rurales, si chères à Mme la Ministre. Pour elles, le DAB+ sera techniquement compliqué. Doivent-elles conserver la FM ? La RNT sera le choix définitif des auditeurs. Ce phénomène a déjà eu lieu avec la TNT. C’est une affaire de quelques années.
JMCC : Il n’y a pas de date officielle d’arrêt de la FM. L’ARCOM indique que ce ne pourra pas être décidé avant 2033, donc mis en œuvre plus tard. La FM reste plus que vitale. C’est illusoire de penser aujourd’hui à un arrêt total de la FM. Pour réaliser cette bascule, le socle du DAB+ doit être aussi solide que celui de la FM. Dès maintenant, il y a la concurrence des plateformes d’écoute en ligne. Mais, dans ce secteur totalement dérégulé, dans une journée, la radio confirme sa force avec plus de 2 Français sur 3 qui l’écoutent chaque jour en direct ou en podcast. La radio en direct réunit sur une seule journée plus d’auditeurs que le streaming musical audio sur un mois. (Étude Médiamétrie Audio 2024-2025)
L’éducation aux médias et à l’information est un axe de développement des radios associatives et une ressource nouvelle. En Occitanie, où en est cette activité ?
JMCC : La plupart des radios associatives interviennent dans les collèges, les lycées, accueillent des stagiaires, pour leur faire découvrir le média radio. Elles coopèrent avec les MJC, les Francas, les Amicales laïques. Auprès des jeunes, elles interviennent dans plusieurs domaines dont la formation à l’oralité et la lutte contre les fake news par la vérification des informations.
BT : Clapas est leader. Nous sommes le seul PIJ (Projet Initiative Jeune) de France qui assure l’EMI depuis vingt-cinq ans. Nous avons largement contribué aux guides et enquêtes sur le sujet de nos syndicats respectifs. Quelques radios en Occitanie sont incontournables : Radio Sommières (Gard) ou RTR (Aveyron). Mais attention ! Certaines radios associatives y voient une nouvelle manne financière sans les compétences qui suivent. Faire de l’éducation aux médias, ça ne s’invente pas. Un proverbe japonais dit : « La qualité n’est jamais un accident, c’est toujours le résultat d’une intention sincère, d’un effort intelligent et d’une exécution habile. »
Alain Doudiès, journaliste
alain.doudies@orange.fr
© DR
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L’ARCOM régule et trace des perspectives L'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM) est notamment chargée des radios. Elle a déterminé cinq catégories, dont la A, les radios associatives « accomplissant une mission de communication sociale de proximité », avec une règle : leurs ressources provenant de la publicité ou du parrainage doivent représenter moins de 20 % du chiffre d’affaires. En juin 2024, l’ARCOM a publié le « Livre blanc de la radio ». Elle y pointe l’enjeu : « Une adaptation indispensable du modèle de la radio », avec la migration, en cours, vers la diffusion hertzienne en DAB+ et, à terme, l’extinction de la FM. L’ARCOM indique que Divergence (Montpellier) a été la première radio en France à abandonner la FM, tout en se déployant sur le tout numérique (DAB+, appli, internet). |
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Les atouts du DAB+ Le passage en diffusion DAB+ se développe. Le Digital Audio Broacasting, c’est la radio numérique terrestre, avec la diffusion du signal dans l’air, via un réseau hertzien. Le DAB+ assure un son en qualité haute définition, sans grésillement ni perturbations. Le DAB+ c’est aussi un faible impact écologique : jusqu’à 13 radios partagent le même émetteur ; la continuité d’écoute d’un même programme, sans changement de fréquence, quand on se déplace. Pour bénéficier des atouts du DAB+ Il faut disposer :
Lire le point de vue sur le DAB+ des présidents de l’ARRA et du CRLO dans leur interview. |
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