Concernant l’IA générative, vous citez Baudrillard : « l’image ne se contente plus de représenter le réel : elle le remplace ». Selon vous, « le grand remplacement » induit par l’IA ne réside-t-il pas dans cet effacement du réel au profit d’une forme généralisée de mirages ?
Je comprends cette crainte, et elle est légitime. Peut-être vaut-il la peine de revenir un instant à ce que disait précisément Baudrillard. Chez lui, le simulacre n’est pas d’abord une affaire de mensonge : ce n’est pas le faux qui remplace le vrai, c’est la disparition de la question du vrai elle-même. Le réel devient indiscernable dans un régime de signes autosuffisants.
Avec l’IA générative, la situation est plus ambivalente. Il existe un risque réel d’inflation de contenus plausibles produits à bas coût (AI slop), qui peuvent saturer l’espace perceptif et affaiblir notre rapport au monde. Mais je ne dirais pas que le « grand remplacement » se situe nécessairement là. C’est davantage un critère de valeur. La question n’est plus seulement : « Est-ce que cette image est vraie ? » mais : « Que me permet-elle de voir, de comprendre, de percevoir ? »
Certaines images génératives, lorsqu’elles sont ancrées dans des pratiques scientifiques ou artistiques, ne remplacent pas le réel : elles le travaillent et révèlent des régularités ou des zones jusque-là inaccessibles. Le véritable danger n’est donc pas l’IA en soi, mais un usage qui se couperait de toute responsabilité perceptive, sans attention à ses effets sur notre manière d’habiter le réel.
Dans la préface de votre livre, vous écrivez : « À chaque grande invention, l’Homme se redéfinit. L’IA générative vient, elle, toucher à ce qu’il y a de plus intime : notre manière de créer, de raconter, d’imaginer. » Cet accès par la machine à cette sphère singulièrement humaine n’a donc aucun précédent épistémologique ?
Pendant près de soixante-dix ans, les systèmes informatiques étaient fondamentalement déterministes : ils fonctionnaient à partir de règles explicites - si A, alors B. L’IA générative n’applique plus des règles fixes, elle raisonne de manière probabiliste et devient indéterministe. En cela, elle se rapproche de certains traits humains, ce qui pourrait constituer une nouvelle blessure narcissique, après celles qui ont successivement déplacé l’homme du centre du cosmos, du vivant et de sa propre conscience.
Vous exprimez l’idée que l’IA générative peut donner l’illusion d’un accès rapide et sans effort au savoir. Pourquoi n’est-ce qu'une illusion selon vous ?
L’illusion vient de ce que l’IA donne des réponses sans transmettre le savoir qui les fonde. Rapide et sans effort apparent, elle ne remplace ni la compréhension, ni le travail intellectuel.
Réduite au copier-coller, elle n’élève pas. Mais interrogée de façon socratique, par hypothèses, modèles mentaux et mises à l’épreuve, elle devient un véritable outil de pensée. Elle a des atouts : même quand on ne sait pas encore formuler la bonne question, elle aide à reconstituer un chemin, un mode d’emploi. Elle s’adapte ensuite : un même concept peut être reformulé de multiples façons jusqu’à devenir intelligible, avec une souplesse qu’aucun livre, ni aucun tuteur ne peut offrir.
Propos recueillis par Patrice Lallement
Directeur de projet communication liO - Région Occitanie
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Selfimpressionnisme - Et si l'IA nous rendait plus humains ?
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« Les nouvelles technologies nous promettent un humain « augmenté ». Et si, au-delà de ses optimisations fonctionnelles, l’enjeu était de le rendre plus vivant ? Cet ouvrage explore notre époque dans ses enjeux et ses défis : la fuite dans le divertissement, le tournant de l’intelligence artificielle générative, la mutation des savoirs, l’évolution des compétences, mais aussi la quête de sens et d’organique. Telle est l’ambition du selfpressionnisme : un manifeste pour redonner une voix au vivant, et ne plus considérer l’Homme comme un outil, mais comme une expérience sensible. »
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