Au-delà du ressenti, que disent les chiffres ?
340 candidats pour un CDD ! Ce simple chiffre pourrait parler de lui-même. Tout comme la perception que nous pourrions avoir, à titre individuel, en regardant autour de nous. Combien d’étudiant.e.s sortant de l’Université, d’écoles de communication ou de journalisme connaissons-nous qui mettent des mois ou plus à s’insérer dans le monde professionnel ? Quand ils ou elles ne quittent pas prématurément cette voie… sans issue. Combien de candidatures spontanées recevons-nous, en tant que professionnels de la communication, ou d’offres de services de la part de freelance ? Combien de posts sur les réseaux sociaux de la part de jeunes étudiant.e.s ou diplômé.e.s recherchant stages, contrats en alternance, CDD ou missions ponctuelles ?
Mais quelles données ou statistiques fiables et actualisées peut-on aujourd’hui mobiliser pour confirmer ou infirmer ce ressenti d’un rétrécissement du marché du travail dans le secteur de la communication, au sens large ? Et surtout, quel lien établir avec l’explosion de l’usage de l’IA générative dans les entreprises ou les collectivités, qui limiterait ainsi le recours aux recrutements, aux agences ou aux freelances ?
Un phénomène mal évalué ou sous-évalué ?
France Travail Occitanie nous indique qu’il n’existe pas, à son niveau ni à sa connaissance, d’études en cours ou passées permettant de corréler l’émergence de l’IA dans les entreprises et dans les pratiques à une inflexion sur les postes à pourvoir dans le secteur.
L’INSEE pour sa part nous renvoie à des études encore partielles qui indiquent ceci :
« En 2024, 10 % des entreprises implantées en France déclarent utiliser au moins une technologie d’intelligence artificielle (IA), soit quatre points de plus qu’en 2023. Le recours à l’IA par les entreprises reste toutefois en retrait par rapport à l’ensemble de l’Union européenne (13 % en 2024). L’adoption de ces technologies dépend fortement de la taille de l’entreprise et du secteur d’activité : 33 % des entreprises de 250 salariés ou plus utilisent l’IA, 42 % des entreprises de l’information-communication, contre 5 % ou moins pour les transports, l’hébergement et la restauration ou la construction. Les technologies d’IA les plus utilisées sont celles réalisant des analyses du langage écrit (44 %) et celles d’apprentissage automatique (41 %), mais les entreprises les plus utilisatrices recourent fréquemment à plusieurs technologies. Plus d’un quart des entreprises utilisant l’IA la mobilisent pour le marketing ou les ventes, ou encore pour les processus de production ou de services. Le principal moyen d’acquisition des logiciels ou systèmes d’IA est l’achat dans le commerce (sept entreprises sur dix). »
Ce manque d’informations fines et dédiées à la question signifierait-il que l’Etat n’a pas prévu, dans le cadre de sa Stratégie nationale pour l’intelligence artificielle adoptée en 2017, de mettre en place les outils d’évaluation et de suivi indispensables à l’émergence d’une telle révolution technologique, organisationnelle et sociétale ? Ou que les effets sur l’emploi sont encore trop récents et imperceptibles pour qu’on puisse les mesurer ?
Alors, à défaut de données officielles et concrètes concernant l’impact de l’IA générative sur l’emploi salarié et sur l’activité des TPE (micro-entreprises, freelances), tournons-nous vers quelques rares études, publications ou articles trouvées sur le web.
Sur les moteurs de recherche, une majorité de publications laudatives
Nous ne nous étonnerons pas que Google et autres moteurs de recherche nous vendent l’IA générative comme une innovation forcément positive qui, si elle bousculera indéniablement les métiers et les emplois, en créera forcément plus encore, et de bien plus intéressants !
Mais ayons à l’esprit que la plupart de ces articles sont publiés par des entreprises de la tech, et dont le développement de l’IA représente le fonds de commerce.
Pour résumer l’unanimisme et l’optimisme de ce discours ambiant, 3 arguments récurrents :
· L’IA est indispensable au développement économique, au point de menacer la survie des entreprises qui ne suivraient pas cette révolution
· Le salarié « augmenté » (on ne parle évidemment pas ici de salaire, mais d’une montée en compétence) par l’IA sera plus employable, et forcément mieux rémunéré à terme
· Les salariés utilisant l’IA, libérés des tâches répétitives et automatisables, gagneront ainsi du temps pour se montrer plus productifs, plus créatifs, et apporteront plus de valeur à leur entreprise
L’insertion des jeunes diplômés, un premier signal faible ?
Selon un article paru dans Les Echos le 6 octobre 2025, les jeunes diplômés seraient les « premières victimes de l'IA ».
S’appuyant sur deux études récentes, respectivement menées par des chercheurs des universités de Stanford et d’Harvard, l’article confirme que les entreprises qui recourent le plus à l'IA, et les métiers dans lesquels l'IA est très utilisée, ont tendance à faire appel à moins de jeunes qu'avant.
Selon les travaux des chercheurs de Stanford, en juillet dernier, l'emploi des jeunes diplômés de 22 à 25 ans aurait ainsi diminué de 6 % dans les professions exposées à l'IA, par rapport à son pic de fin 2022, alors qu'il avait grimpé de 6 à 9 % dans ces mêmes entreprises pour les personnes les plus expérimentées.

© Freepik
L’article indique que les premiers effets de l'IA sur le marché du travail en France pourraient commencer à se faire sentir. Alors que le taux de chômage est resté stable sur un an au premier trimestre 2025, à 7,4 % de la population active, les derniers indicateurs de l'insertion des jeunes diplômés des grandes écoles montre que ces derniers ont plus de mal à trouver un emploi.
Seuls 80 % d'entre eux ont trouvé un emploi dès la fin de leurs études en 2024, alors qu’ils étaient 86 % à s’insérer dans le marché du travail en 2023.
Selon Axelle Arquié, économiste au Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii) et cofondatrice de l'Observatoire des emplois menacés et émergents, interrogée par Les Echos, indique qu’il peut s’agir d’un « signal faible ». Elle ajoute : « L'impact de l'IA générative s'annonce par un gel des embauches des plus diplômés car leurs tâches sont le plus aisément automatisables, sans demander une refonte des processus en profondeur. »
Quand les filières professionnelles s’intéressent au sujet
Selon une note de conjoncture sur l’emploi des storyboarders datée d’avril 2025, pour l’Observatoire des métiers de l’AFDAS - Audiens – CNC, « l’analyse des données sur l’emploi révèle une hausse continue des effectifs de storyboarders depuis 2018, et en particulier entre 2018 et 2021. »
Dans un contexte plus difficile pour le secteur de l’animation depuis 2022, avec « une réduction des effectifs tous métiers confondus », elle souligne « le niveau d’emploi des storyboarders continue de progresser légèrement. Contrairement aux hypothèses initiales considérant que ce métier était particulièrement exposé face au développement d’outils d’intelligence artificielle. »
Si « à date, aucun impact significatif, négatif ou positif, de ces outils d’IA sur l’emploi des storyboarders n’est visible statistiquement », la note conclue qu’avec « le perfectionnement et l’intégration croissante des outils d’IA, le secteur de l’animation pourrait se polariser : d’une part, des studios misant sur des productions originales et créatives, où les storyboarders conserveront une place centrale ; d’autre part, des acteurs spécialisés dans des productions standardisées, destinées en premier lieu à être diffusées sur des canaux digitaux, et au sein desquelles la dimension créative du métier de storyboarder passerait au second plan, derrière un rôle de supervision. Des studios se sont d’ailleurs récemment créés sur cette promesse de rationaliser les processus de production d’animation grâce à l’IA. Si cette hypothèse venait à se confirmer, cela pourrait alors entraîner une baisse de l’emploi pour cette profession, qu’il conviendra de vérifier. »
L’AFDAS qui a par ailleurs mandaté le Cabinet Bearing Point en avril 2025 pour dresser un état des lieux et tracer des projections sur les métiers du journalisme audiovisuel face à l’émergence de l’IA générative.
L’étude explique que « si certains métiers vont être « augmentés » par une automatisation partielle de leurs activités (journalistes reporters, data-journalistes) », et que « des suppressions d’emplois sont anticipées lorsque l’automatisation concerne la quasi-totalité des activités quotidiennes d’un métier (documentalistes, motion-designer, activités propres au « desk », assistants/présentateurs) », elle ajoute que « l’automatisation de certaines activités pourrait par ailleurs entrainer une restriction des perspectives d’entrée dans la profession, dans un marché de l’emploi déjà tendu et précaire pour les jeunes journalistes. »
Et pour les freelances ?
Selon une publication de Ozge Demirci, Jonas Hannane et Xinrong zhu datée de janvier 2025, on note « une diminution de 21% du nombre de postes à pourvoir pour les emplois sujets à l'automatisation liés à l'écriture et au codage par rapport aux emplois nécessitant des compétences manuelles dans les huit mois suivant l'introduction de ChatGPT. » Cette même étude démontre que « la réduction du nombre de postes d'emploi accroît la concurrence entre les indépendants. » La même étude constate « également que l'introduction de technologies d'IA génératives d'images a entraîné une diminution de 17% du nombre de postes liés à la création d'images. »
Une publication antérieure (septembre 2024) de Xiang Hui, O. Reshef et Luofeng zhou constate « que les travailleurs indépendants exerçant des professions fortement touchées souffrent de l'introduction de l’IA générative, en subissant des réductions d'emplois et de revenus. » Cette étude révèle plus loin que « les principaux freelances ou indépendants sont affectés de manière disproportionnée par l'IA. Ces résultats suggèrent que l'IA générative peut transformer le rôle du capital humain dans l'organisation et réduire la demande globale de travailleurs. »
Après l’arrivée de ChatGPT, le nombre d’offres de missions liées à l’écriture et au codage a en effet chuté de 21 %, et celles liées à la création d’images de 17 %. Cela a conduit à une augmentation de la concurrence entre freelances et a induit une concentration de leur activité sur des tâches plus complexes mais moins nombreuses.
Pour conclure, et dans la limite des données actuellement disponibles, il apparaît que l’émergence de l’IA, si elle se fait en France à un rythme moins soutenu que dans d’autres pays, semble commencer à produire ses effets de deux façons déjà mesurables : en rendant plus difficile l’insertion des jeunes diplômé.e.s dans le monde du travail ; et en générant une concurrence plus forte entre les freelances dans les secteurs fortement exposés (écriture, design, journalisme…), réduisant ainsi leur activité et leurs revenus.
Source : « Les technologies de l’information et de la communication dans les entreprises en 2024. Clément Lefebvre (Insee) »
Propos recueillis par Patrice Lallement
Directeur de projet communication liO - Région Occitanie - patrice.lallement@laregion.fr
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