« Les chantiers sont nombreux dans la presse, avec la crise économique et l’agressivité d’acteurs extérieurs comme les Gafam, aux pratiques de prédateurs, de vampires pour capter la publicité sans tenir compte des droits d’auteur. Ils développent aussi l’intelligence artificielle, qui va devenir centrale dans nos vies. Elle asphyxie le journalisme », lance Antoine Chuzeville (France Télévision). Premier secrétaire général du Syndicat National des Journalistes (SNJ) depuis deux ans en binôme avec Agnès Briançon-Marjollet (Le Dauphiné Libéré), il a été réélu mi-octobre lors du 107e congrès national à Sète. « Tout n'est pas noir, il y a eu des avancées avec les éditeurs, assure Antoine Chuzeville. Cela a pris deux ans, mais un accord avec le Spiil pose depuis septembre un cadre social dans la presse en ligne. Ailleurs, c’est plus négatif : la PQR ne veut pas revaloriser les piges et dans la PQN, la redistribution par les éditeurs d’une ‘part appropriée et équitable’ des droits voisins aux salariés est très rare. » Globalement, le SNJ s’inquiète d’une « paupérisation réelle » de la profession, comme de « l’abandon » des jeunes journalistes. « Ceux obtenant leur première carte de presse sont en piges ou CDD. C’est très inquiétant, cela montre un désengagement des éditeurs. En outre, la moitié des journalistes sortis d’école quittent la profession après sept ans, usés. Cela nous inquiète beaucoup et pose des questions sur l’avenir. »
Élargir la mobilisation
La résolution finale du Congrès de Sète a qualifié l’intelligence artificielle générative (IAG) de « nouvelle solution anti-sociale des patrons, au risque de multiplier des journaux sans journalistes ». Le congrès a aussi consacré une table ronde au sujet (cf. extraits choisis ci-contre). Le SNJ appelle les parlementaires à légiférer et à une « transparence absolue » sur l’utilisation de l’IA.
Face aux enjeux, le premier secrétaire du SNJ appelle à une plus large mobilisation : « On se bat, mais on n’est pas à la bonne échelle contre des lois liberticides, les géants de la tech et les milliardaires de la presse. Ce n’est pas un combat sectoriel ou corporatiste. La population est capable de se mobiliser et il faut arriver à embarquer les élus au Parlement. »
Propos recueillis par Sylvie Brouillet, journaliste
sylvie.brouillet@orange.fr
© Sylvie Brouillet
Intelligence artificielle : extraits choisis
Le Congrès national du SNJ a organisé le 15 octobre une table ronde publique sur l’utilisation et l’impact de l’IA, modérée par Karine Zabulon, journaliste à France TV/France 3 Montpellier.
« Le risque le plus direct de l’IA, c’est l’absence de régulation de la reprise des contenus de la presse. Je ne trouve pas de voix politique forte qui viendrait nous rassurer, mettre des règles, tempérer la course effrénée et protéger les citoyens, la presse, le journalisme. Le SEPM avait tenté de négocier avec les opérateurs LLM, mais nous n’avons pas été très entendus. » Julie Lorimy, directrice du Syndicat des Éditeurs de la Presse Magazine (SEPM, 80 éditeurs)
« Je combats farouchement l’idée de l’inévitabilité de l’IA. On peut réguler la technologie : la charte du groupe Le Monde interdit les illustrations avec IA. Ce qui m’inquiète, c’est la délégation à l’IA de fonctions élémentaires, comme l’esprit critique et l’écriture. Face à des acteurs deeptech à visée monopolistique, on a besoin de monter en régime. » Olivier Tesquet, journaliste à Télérama, co-auteur d’Apocalypse Nerds (éditions Divergence)
« Nous voyons une croissance exponentielle des usages de l’IA dans les écoles de journalisme. Il a fallu s’adapter - une charte IA sert de cadre. Ce que nous croyons et enseignons, c’est qu’un journaliste amène des sources vérifiées et l’intelligence des faits. L’IA s’inscrit dans une logique de surproduction de l’information, dans laquelle on est déjà entré. » Pierre Dharréville, directeur adjoint de l'école de journalisme d'Aix-Marseille
« L’IA est une arme d’influence, géopolitique, culturelle. À côté des mondes anglo-saxon et asiatique, il est possible d’avoir une troisième voie, européenne, où on dicte nos règles, défend nos valeurs. Avec des milliers de choses générées par l’IA, j’achèterai demain le journal fait 100 % par l’humain. » Ciprian Melian, fondateur de la société bisontine Livdeo
« Combattre l’IA, ça passe par redonner de la valeur au journalisme de terrain, qui va à la rencontre des gens. Quand on parle des métiers qui sont remplacés, le nœud du sujet c'est le financement. Comment trouver des financements permettant aux rédactions de ne pas utiliser l'IA parce que c'est moins cher et plus facile ? Dans ma pratique de la vidéo, j'estime que l'IA n'a pas aujourd'hui la qualité nécessaire pour remplacer une voix off par exemple. » Charlotte Vautier, créatrice de la chaîne YouTube OK Charlotte
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