« Vous êtes journaliste ? Œuvrez au progrès de la société en évaluant une intelligence artificielle. » Inondée d’offres d’emploi de la sorte sur France Travail et LinkedIn depuis des mois, je vois mon futur dans le journalisme comme un tête à tête avec un vampire digital qui, après avoir siphonné mon savoir, sera promu à ma place. Est-il moral de réfléchir à devenir une « IA trainer » ? Susciter le débat, faire preuve d’éloquence, éduquer aux subtilités de notre langue. En clair, offrir à un robot tout ce qu’il y a de plus humain en moi.
Ce scénario n’est hélas pas fictif. Les firmes spécialisées dans l’optimisation de l’IA, comme Micro1 créée aux États-Unis en 2022, voient leur chiffre d’affaires s’envoler. Curieuse de savoir ce qui se cache derrière, je contacte Camille, 28 ans, qui s’est livré corps et âme (surtout âme…) à l’entraînement d’une IA américaine – il ne saura jamais laquelle. Son profil est idéal pour les recruteurs : titulaire de deux masters, passionné d’écriture, il est en pleine création de sa micro-entreprise. Nous sommes début 2024 et l’IA n’est pas encore sous le feu des projecteurs. « Je cherchais un mode de vie alternatif. À force de voir les offres LinkedIn, séduit par le salaire généreux, j’ai fini par postuler. Je n’avais rien à perdre. »
« C’est impossible de ne pas faire d’erreur »
Camille se retrouve propulsé dans une réalité parallèle, extrêmement nébuleuse. Après plusieurs tests et une formation, il peut commencer. « Je savais que ce n’était pas un job traditionnel : je n’ai pas signé de ‘’vrai’’ contrat de travail. Mais je ne m’attendais pas à découvrir une telle broyeuse humaine. » Placé dans un groupe Slack international [une plateforme collaborative, NDLR], il reçoit ses missions et découvre son classement. « Nous étions chronométrés et benchmarkés en permanence. Au début, c’était stimulant, le travail était bien rémunéré (100 dollars de l’heure à l’époque). Mais le cahier des charges fait qu’il était impossible de ne pas faire d’erreur. C’est ce qui s’est passé, au bout de six mois. Après cela, je n’ai plus jamais réussi à remonter dans le classement. À cette période, le taux horaire avait baissé de 50%. C’était inhumain, j’ai abandonné. »
Camille ne s’étonne pas du processus : « Mes collègues étaient issus de l’immigration, avec peu de diplômes. Face à une main d’œuvre abondante et dans le besoin, il n’y a aucun besoin de fidéliser. » Aujourd’hui, il s’inquiète de leurs conditions de travail : « J’avais besoin de l’argent de l’IA pour entreprendre, mais mon milieu social était protecteur. » Ce qui n’était pas le cas de tous : « Il y avait des mamans seules, des personnes en situation difficile. En tant qu’Européen, on ne voit pas ce prolétariat sur lequel se nourrit l’IA. Les petites mains du système, c’est l’angle mort. Je me suis senti coupable de participer à renforcer l’ogre capitaliste. »
L’urgence absolue de protéger la vérité
Ces petites mains sont pourtant garantes d’une mission primordiale : veiller à ce que l’IA ne fasse pas de dégâts irréparables. « J’ai vu l’IA débiter avec aplomb des explications scientifiques ou médicales totalement erronées, tout en étant extrêmement convaincante. Seules nos notes permettaient à l’IA de s’ajuster. » Selon Camille, il est vital de comprendre que l’IA est biaisée : « Notre gestion de l’information est inquiétante. L’IA est une machine à débiter de la phrase, mais quelle vérité y a-t-il derrière ? L’époque est au foisonnement du contenu, l’esprit humain n’a pas le temps de tout traiter, pourtant il y a une urgence absolue à discerner le vrai du faux. En fait, on a plus que jamais besoin de journalistes. »
Alors, devrais-je prendre son relai et l’entraîner à mon tour ? Il semblerait que j’ai manqué le coche : « Nous vivons la naissance d’un nouveau prolétariat, comme ce fut le cas avec les usines en Chine : la main d’œuvre de l’IA se situe dans les pays pauvres. La France est trop chère pour ces emplois ! » La révolution de l’IA en appellera-t-elle une autre ?
Propos recueillis par Célina Milloux Mathez
Journaliste - celina@mathez.pro
Pyramide du système capitaliste, 1911 © Domaine public
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