Que représente aujourd’hui RSF dans l’échiquier mondial de la défense de l’information, 40 ans après sa création à Montpellier ? Entretien avec Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters sans Frontières depuis 2024.

RSF est née à Montpellier. Quelle était sa vocation à l’origine et comment l’organisation a-t-elle évolué ?

RSF est née d’un désir de la part d’un petit groupe de journalistes de la région de Montpellier, notamment à Radio France Hérault, de construire un observatoire des violations à la liberté de la presse ; mais surtout d’organiser une solidarité des journalistes français avec leurs confrères à l’étranger. Très vite, cette dynamique a dépassé le cadre local, s’est installée à Paris. Rapidement, il y a eu une internationalisation de l’action. Dans les années 1990, RSF se structure d’une façon assez similaire à celle d’Amnesty International, avec notamment des parrainages pour les journalistes en danger. L’objectif était clair : être dans la solidarité, dans son expression la plus simple : collecter des fonds pour payer des avocats, être les porte-parole de ceux qui n’ont plus de voix. Et cela a formidablement bien marché !

Présente aujourd’hui dans près de 180 pays, quel est le rôle de RSF dans le monde ?

On travaille sur tous les continents, avec des présences réelles via des bureaux et des sections. RSF s’appuie sur des équipes régionales, jusqu’à dix personnes à Taïwan par exemple. Cette capacité d’action explique la visibilité de l’organisation : nous disposons aujourd’hui d’une vraie force de frappe. Par exemple, nous avons lancé l’action de solidarité avec les journalistes palestiniens à Gaza, le 1er septembre, en initiant le mouvement, fixant la date et faisant circuler les visuels. Très vite, toutes les rédactions du monde ont fait leur part. Mesurer les retombées est difficile, mais l’action est là. 

Mais s’exposer a un prix : on est régulièrement menacés ; mais aussi régulièrement nominés au prix Nobel de la paix. La ligne reste constante : la liberté de la presse n’est pas juste la sécurité du journaliste. Elle repose aussi sur une économie des médias qui tourne, la confiance des citoyens, une parole politique responsable, un cadre légal qui est favorisant.

Comment RSF entend-elle peser pour garantir aux citoyens un accès à une information fiable ?

Notre stratégie vise d’abord à asseoir le droit à l’information fiable des citoyens, entendu comme un corollaire de la liberté de la presse. Un changement de perspective que l’on assume car la liberté de la presse est trop souvent perçue comme un privilège des journalistes. 

Pour RSF, le numérique est central : le champ digital est largement dérégulé, et c’est là que l’économie des médias et le lectorat ont été transférés. Les plateformes posent un problème majeur en ne voulant pas rémunérer les contenus, ni s’embarrasser de savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Par exemple sur Facebook, on ne retrouve pas les médias d’information, ni au Canada et ni en Australie, faute d’accords. C’est très grave !

La réponse passe par le droit : nous travaillons à faire évoluer les textes internationaux à haut niveau, mais aussi dans le droit européen, avec le règlement européen sur la liberté des médias entré en vigueur en août 2025. Et aujourd’hui la révision de la directive « SMA » qui s’annonce.

Pourquoi l’Europe – et la France – doivent-elles être un terrain d’action prioritaire pour RSF ?

On est dans un moment de bascule géopolitique où ce qui se produit en Europe a une incidence et une influence bien plus fortes qu’avant. D’autant que les Américains sont en train de suivre un mouvement inverse vers une dérégulation totale. En France, les angles morts sont nombreux. On dénonçait des situations de captation économique des médias ailleurs, mais on ne disait pas ce qui se produisait en France. RSF plaide pour une régulation assumée : la liberté de la presse n’est pas assurée si on suit seulement les lois du marché. Une étude va d’ailleurs sortir en février 2026 sur les déserts de l’information. Là où il n’y a plus de pluralité de la presse et souvent plus rien du tout. Sur la distribution, le constat est clair : la loi Bichet qui régit les kiosques est invisible pour l’immense majorité de nos concitoyens. Pourtant, dès lors qu’un média est agréé, il doit être présent. Une loi Bichet du numérique doit être mise en place.

Enfin, RSF revendique une orientation résolument opérationnelle. Ce qui est attendu aujourd’hui des ONG, c’est de l’action et des solutions. Observer et dénoncer ne suffisent pas.

Propos recueillis par Valérie Handweiler

v.handweiler@gmail.com

©RSF

 

Références

La directive SMA «Services de médias audiovisuels en Europe

https://digital-strategy.ec.europa.eu/fr/policies/general-principles-avmsd

Loi sur la liberté de la presse voté en Aout 2025

https://commission.europa.eu/strategy-and-policy/priorities-2019-2024/new-push-european-democracy/protecting-democracy/european-media-freedom-act_fr

Loi Bichet, modernisée en 2019

https://www.vie-publique.fr/loi/268665-loi-18-octobre-2019-modernisation-distribution-de-la-presse-loi-bichet

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