Matieu Pons, co-fondateur de l’agence Datack, défend une certaine vision de la communication publique, fondée sur la volonté d’agir pour changer le monde et défendre la démocratie. Un positionnement qui prône l’engagement politique et la mobilisation citoyenne.

Pensez-vous qu’une agence de communication, donc une entreprise, ait un rôle à jouer dans la défense de l’intérêt général, et plus largement dans le champ politique ?

La communication publique est l’affaire des collectivités, des agences ou des ministères, mais pas seulement. C’est également le terrain de jeu – et de lutte – de toutes celles et ceux qui sont portés par l’intérêt général : ONG, associations, collectifs citoyens. En défendant une cause, en agissant pour le bien commun ils entrent dans le champ public. D’emblée, nous nous sommes donc positionnés comme une agence résolument politique, au sens noble, pour faire vivre le débat démocratique, replacer le citoyen au cœur de la parole publique, tout en investissant pleinement les outils numériques à notre disposition.

Notre conviction : la communication peut - et doit - contribuer à changer le monde, pas à en enjoliver les contours. Plus que des prestataires, nous nous pensons comme des “alliés” aux côtés de celles et ceux qui changent la donne et se placent fermement en défenseurs de la démocratie. Notre activité et nos références confirment que nous devons garder ce cap.

Quelle est votre analyse des changements majeurs du contexte dans lequel évolue la communication publique ?

Depuis dix ans, nous assistons à un bouleversement profond du paysage informationnel (explosion des canaux, fragmentation des audiences) et de la société (polarisation des opinions, défiance envers la parole publique, fatigue démocratique). S’ajoutent les crises multiples - climatiques, sociales, sanitaires, institutionnelles - qui rebattent les cartes de la légitimité politique. Les communicants publics naviguent désormais dans un environnement instable, saturé, voire franchement hostile. Communiquer aujourd’hui, ce n’est plus seulement “faire passer un message”, c’est aussi créer des espaces de débat, d’émotion, de mobilisation.

Quels sont, aujourd’hui, les principaux enjeux pour la communication publique ?

À nos yeux, il y a trois enjeux majeurs :

- Le courage, la condition sine qua non d’une communication authentique, qui instaure la confiance des usagers et sans laquelle toute parole publique est inaudible.

- La proximité, parce que les citoyens veulent qu’on s’adresse à eux ici et maintenant.

- L’impact, parce qu’une communication publique ne peut plus se contenter d’informer : elle doit activer, donner prise, permettre à chacun de comprendre, de s’impliquer, d’agir.

La communication publique doit véritablement s’emparer de son rôle de médiation entre institutions et société : donner à voir, mais aussi à comprendre, à questionner, à participer. Sans filtre inutile, sans posture de supériorité : elle doit parler clair, juste, vrai.

 Quelle est l’idée reçue sur la communication publique qu’il faut, plus que jamais, évacuer ?

Qu’elle serait forcément “neutre”, “institutionnelle” ou “informative”. Non ! Elle est politique par nature, parce qu’elle met en récit des choix, des priorités, des visions du monde. La communication publique, ce n’est pas un bulletin municipal 2.0 ! Croire qu’elle est purement technique, c’est passer totalement à côté de son pouvoir d’agir. Une communication publique qui se contente d’expliquer ou de valoriser n’est pas à la hauteur des enjeux. Elle doit mobiliser, faire participer, pas seulement habiller l’existant.

Quelles sont les conformismes, voire les impasses, dans lesquelles la communication publique se fourvoie ?

Le principal écueil, c’est le piège du formalisme. De la communication sérieuse, propre, bien léchée... mais verticale et désincarnée, qui ne touche plus personne. Aujourd’hui, la forme et le vernis ne suffisent plus : ce que les citoyens demandent, c’est de la sincérité, de la clarté et du courage. Il faut savoir sortir du cadre et prendre des risques : oser des récits alternatifs, des formes nouvelles, des dispositifs qui vont là où se trouvent vraiment les gens - dans leurs langages, leurs colères, leurs espoirs - et qui assument une ambition de transformation.

Comment la communication publique peut-elle contribuer, de manière fondée et efficace, à la réduction de la crise démocratique ?

En redonnant un sens fort et de la légitimité à la parole publique. Il faut assumer aujourd’hui que toute communication publique est un acte politique. Non pas au sens partisan, mais au sens premier du terme : faire exister des sujets dans l’espace commun, donner une voix à celles et ceux qu’on n’entend pas, créer du lien là où tout pousse à la fragmentation. Dans le temps de vertige politique que nous vivons aujourd’hui à l’échelle planétaire, c’est la démocratie elle-même qu’il s’agit désormais de défendre. La communication publique doit y prendre toute sa part, en portant une vision forte du monde et en considérant les citoyens comme des sujets politiques à part entière.

Conçus par Datack pour l’ONG A Voté, le site www.planprocu.fr  et la campagne, lancés lors élections européennes 2024, ont permis la mise en relation entre électeurs et créer de milliers de « matchs démocratiques ». 

Vous vous présentez comme des spécialistes de la mobilisation et de l’engagement. Pourquoi ?

Parce que c’est la finalité même de la communication publique. Nous concevons chaque campagne, chaque intervention, comme un levier d’engagement et d’implication. Notre approche, c’est de partir des usagers et des usages, pas des organigrammes. L’objectif ? Créer des messages et contenus qui déclenchent quelque chose : une prise de conscience, un geste, un changement. C’est à dire une communication vivante, mobilisatrice, qui met les gens en mouvement.

Les communicants publics doivent-ils exprimer une certaine humilité sur les résultats effectifs de leur action ?

De l’humilité, oui, et de l’honnêteté. Il ne s’agit ni de se flageller, ni de survendre, mais de dire les choses au bon moment, simplement, sincèrement, de reconnaître les limites, les tâtonnements, pour mieux valoriser les réussites. L’humilité, ce n’est pas l’effacement ; c’est la reconnaissance du collectif, du temps long, de la complexité. C’est aussi la condition d’une communication puissante et fédératrice.

Propos recueillis par Alain Doudiès

Journaliste, ex-communicant public

Datack

L’agence Datack est née il y a dix ans d’une envie : investir pleinement la transformation digitale et d’un constat : l’urgence d’accompagner et d’outiller les acteurs engagés, dans leurs campagnes électorales ou de plaidoyers, pour faire face aux défis sociaux, environnementaux, démocratiques de notre époque. À l’origine de l’agence : Matieu Pons, son directeur, et Benoît Jacquet, directeur de création. Basée à Marseille, avec des antennes à Paris et à Bruxelles, elle prépare son implantation à Toulouse.

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