Face à la montée des influenceurs dans le sport, Gilles Navarro, journaliste chevronné, rappelle les fondamentaux d’une profession fondée sur l’éthique, la rigueur et la maîtrise des sujets. Deux mondes que tout oppose, selon lui.

Les réseaux sociaux ont bouleversé le paysage médiatique, et le journalisme sportif n’échappe pas à cette révolution. Pour Gilles Navarro, journaliste sportif depuis plus de trente ans, une nouvelle étape s’est ouverte avec l’arrivée des influenceurs, qu’il qualifie de « communicants d’un genre nouveau ».

« Les influenceurs jouent aux journalistes, mais ne sont pas des journalistes. Ils appartiennent à un tout autre univers. Le journaliste a suivi une formation, applique une éthique, contrôle ses informations. Il est tenu par une charte déontologique. L’influenceur, lui, communique librement, souvent au service de sa propre visibilité », affirme-t-il.

Deux logiques opposées

Cette distinction est pour lui fondamentale. « L’influenceur travaille pour lui-même. Il cherche à capter l’attention, à gagner des followers. Son but est la mise en scène, parfois spectaculaire, souvent personnelle. Il devient le héros de sa propre narration. À l’inverse, le journaliste s’efface derrière son sujet. »

Autre différence majeure : la maîtrise du terrain. « Le journaliste connaît l’histoire, les règles et les enjeux du sport qu’il couvre. Ce n’est pas toujours le cas des influenceurs, dont la connaissance peut rester superficielle. »

Dans la pratique, cette coexistence soulève des tensions. « Dans un stade, les journalistes sont cantonnés à des espaces bien définis. Les influenceurs, eux, bénéficient parfois d’autorisations particulières, avec le soutien de clubs ou d’organisateurs. J’ai vu certains se placer dans le champ des photographes professionnels. Ce type de situation pourrait générer des conflits. »

Et que dire du rapport aux jeunes publics, largement tournés vers ces nouvelles figures ? « Les jeunes se détournent des médias traditionnels. Ce qui les attire, c’est le fun, la légèreté, la possibilité de s’identifier. Ils ne cherchent pas toujours à comprendre ce qui se passe dans le monde. C’est un vrai défi pour nous. »

Réaffirmer l’éthique journalistique

Le journaliste rappelle également les enjeux économiques et déontologiques : « Un influenceur est souvent rémunéré par une marque ou un événement. Il doit en assurer la promotion. Il est dans une logique de communication, pas d’information. Comment pourrait-il être objectif s’il est payé pour dire du bien d’un club ou d’un sponsor ? Certains essaient de faire un travail sérieux, mais ils sont minoritaires. »

Gilles Navarro (à droite), ici en compagnie de Jean-Pierre Rives.

Face à cette mutation, le journalisme sportif doit, selon lui, affirmer sa valeur : « Connaissance du sujet, qualité rédactionnelle ou technique photographique, et éthique professionnelle : voilà le cœur du métier. Ce qui est bien fait, solide, restera toujours reconnu. Mais les journalistes doivent aussi s’adapter : apprendre à manier les nouveaux supports, sans renoncer à leur exigence. »

Des réponses collectives émergent. « L’Union des journalistes de sport en France s’est emparée du sujet. L’idée n’est pas d’interdire les influenceurs, mais d’établir des règles communes. On pourrait, par exemple, alerter les fédérations sportives, qui fixent les conditions d’accès aux événements. »

Et demain ? « Le journaliste sportif devra être encore plus professionnel, encore plus compétent. Il devra maîtriser le sport qu’il couvre, ses évolutions, ses enjeux. Il devra aussi défendre son éthique, car c’est ce qui distingue son métier de toutes les formes de communication. »

Propos recueillis par Philippe Lancelle

Consultant en communication publique

 

Gilles Navarro, de la mêlée aux médias

Ancien rugbyman, Gilles Navarro a été grand reporter à L’Équipe pendant 36 ans, couvrant Jeux Olympiques, Coupes du monde, Formule 1 et grands rallyes automobiles. Auteur de plusieurs livres sur le rugby, il vit aujourd’hui dans les Pyrénées-Orientales après une carrière riche dans le journalisme sportif.

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