La disparition de la chaîne risque de provoquer des licenciements, est un recul du pluralisme, porte un coup à la production de documentaires, interroge sur le financement d’un média par des collectivités locales et démontre l’échec de la diversification du groupe La Dépêche du Midi dans les télés locales.

Mai 2025, les équipes de ViàOccitanie préparent les programmes en vue. Rumeurs. Climat d’incertitude et d’inquiétude. Le 28 mai, la direction générale du groupe La Dépêche du Midi annonce aux salariés l’arrêt de la chaîne qu’il avait reprise en avril 2021 (lire «De TéléMiroir à ViàOccitanie »). Fin juillet, arrêt des quatre fréquences, ViàOccitanie Pays gardois à Nîmes, ViàOccitanie Montpellier, ViàOccitanie Pays catalan à Perpignan et ViàOccitanie à Toulouse.

Deux causes repérées. Et les autres ?

Un communiqué du groupe La Dépêche du Midi indique : « Depuis sa reprise, le groupe s’est mobilisé pour maintenir cette chaîne régionale en activité dans un contexte structurellement difficile pour les télévisions locales. Malgré les efforts engagés, il est apparu que les conditions ne permettaient pas d’assurer la pérennité du modèle de chaîne gratuite en clair. Cette décision difficile, mais responsable, n’affecte en rien notre volonté de continuer à développer une offre régionale numérique et à inscrire dans sa stratégie éditoriale et numérique une offre audiovisuelle numérique régionale, notamment via la production de contenus, activité historiquement portée par la chaîne. » Quelles sont les causes de ces décisions ?

En janvier, a été confirmé que le « contrat d’objectifs et de moyens » entre ViàOccitanie et la Région Occitanie se poursuivait en 2025, comme en 2024, avec un apport de 975 000 € à la chaîne. En avril, une réunion décisive a  eu lieu entre Jean-Nicolas Baylet, directeur général du groupe La Dépêche, Carole Delga, présidente de la Région, et son directeur de cabinet, Pierre Fournel.  La Région, tout comme Bruno Jauffret, directeur général adjoint du groupe, en charge du numérique et de la production audiovisuelle, refusent de rendre public ce qui s’est passé. Deux hypothèses peuvent être avancées.

- Hypothèse 1. Carole Delga annonce que, dans une situation financière très contrainte, elle diminue l’aide apportée à ViàOccitanie de 975 000 à 475 000 €. Le dirigeant de La Dépêche réplique que ça risque de conduire à l’arrêt de la chaine. 

- Hypothèse 2, qui nous semble la plus plausible. Jean-Nicolas Baylet annonce à la présidente que ViàOccitanie va cesser d’émettre pendant l’été. Réponse logique de Carole Delga : ne seront versés que 475 000 €, quasiment la moitié du montant annuel.

Dans les deux cas, au delà des enjeux financiers pour les deux partenaires, ce dossier s’inscrit dans un contexte majeur : le soutien très actif apporté à Carole Delga par le groupe La Dépêche.

Autre cause de la fin de ViàOccitanie mécaniquement avancée : elle n’aurait jamais trouvé son public. L’expérimenté Jean Brun, ex-directeur de l’information et des programmes de ViàOccitanie, aujourd’hui délégué général de Locales.tv, la fédération des télés locales, réplique : « Les chiffres sont honorables. Environ 52 000 spectateurs par jour avec quatre fréquences, alors que France 3 Occitanie en rassemble 80 000 sur treize départements. » Ceci avec quatre heures (12h-14h et 18h-20h) de programmes frais par jour et la diffusion d’une quinzaine de documentaires par an.

Une question majeure est posée. Pourquoi la stratégie de diversification du très puissant groupe La Dépêche du Midi, lancée il y a quatre ans, a-t-elle échoué ?  Ceci alors que d’autres groupes de la presse quotidienne régionale la poursuivent résolument, tels La Voix du Nord, Sud-Ouest, Le Télégramme de Brest ou La Nouvelle République du Centre-Ouest et alors que Ouest-France lance, le 1er septembre, NOVO19, sa chaîne nationale, sur la TNT ?

La reprise de ViàOccitanie a été avant tout défensive, conformément à la stratégie historique de La Dépêche de faire barrage à toute incursion menaçante sur son territoire : BFM, qui a, aujourd’hui, neuf chaînes locales dans l’Est, avait proposé une offre de reprise concurrente. La stratégie de diversification sur les télés locales a-t-elle été aussi offensive que le communiqué l’indique, sachant que, fait significatif, l’importante correspondance de TF1 a été perdue ? Les objectifs ont-ils été véritablement partagés, notamment par des collaborations rédactionnelles et des coopérations promotionnelles, en particulier avec les six quotidiens du groupe (La Dépêche du Midi, Midi Libre, Le Petit Bleu d’Agen, La Nouvelle République des Pyrénées, Centre-Presse) ? En tout cas, le numérique a bénéficié d’une écrasante priorité. La culture « télé » ne s’est pas complètement greffée.

Des chocs sur le pluralisme, les salariés, la production de documentaires

Quelles sont les conséquences de l’arrêt de ViàOccitanie ? Immédiatement, un coup porté au pluralisme, comme le souligne le Club de la presse Occitanie et comme l’analyse Jean Brun, à titre personnel : « Le groupe La Dépêche du Midi a clairement arbitré contre un outil pourtant essentiel à l’information locale, la cohésion territoriale et la vie démocratique. Sans apporter la moindre preuve que cette approche suffise à remplacer ce que seule une chaîne de télévision territoriale peut offrir : une ligne éditoriale claire, un ancrage local, une relation durable avec le public. »

Le choc le plus marquant est subi par le personnel. ViàOccitanie compte 18 salariés en CDI. 12 journalistes sont l’objet d’un plan de licenciement collectif, auxquels s’ajoute une pigiste régulière. Accompagnée par un cabinet extérieur, la direction des ressources humaines travaille à des propositions de reclassement au sein du groupe. Les 6 salariés du service Production sont maintenus et vont poursuivre leur activité de prestations audiovisuelles pour des tiers, sous le nom de ViàOccitanie, ainsi gardé.

Olivier Roirand, rédacteur en chef adjoint, à la tête de la rédaction de Perpignan, représente les salariés dans les négociations, en tant que secrétaire du CSE (Comité économique et social). Il veille à la solidité de l’accompagnement des salariés touchés et il a bon espoir que certains soient épargnés par les licenciements. Son point de vue : « La Dépêche a investi 3,5 millions d’euros. En quatre ans, la Région a apporté autant. Mais nous savions que ce soutien ne pouvait pas durer. Notre modèle économique était en train de se préciser. Celui  de la plupart des télés locales est fragile. BFM ainsi mis fin à BFM Paris. »

Le troisième dégât de la fin de ViaOccitanie est moins immédiatement visible. ViàOccitanie diffuse avait un budget de 200 000 euros pour la coproduction de dix documentaires.  D’où l’inquiétude chez les réalisateurs de la région. Le montpelliérain Luc Reder (Chuck Productions) dit ainsi : « En Occitanie, il ne reste que France 3 comme coproducteur et financeur. C’est dommageable pour les réalisateurs de la région que ViàOccitanie disparaisse. Ca permettait de monter des projets sans trop de risques ». Le narbonnais Marc Azéma (Passé Simple) confirme : « C’est une dynamique qui est en train de se casser. ViàOccitanie était un complément de France 3. Les documentaires avaient leur place spécifique dans ses programmes. »

Des questions sur l’avenir

À la date de bouclage, les effets de l’arrêt de ViàOccitanie sont loin d’être tous connus. Des questions sur l’avenir, proche ou plus lointain, restent posées, notamment :

  • Combien de salariés ont été licenciés ou vont l’être et quelle sera leur situation ?
  • Quel sera l’impact sur les réalisateurs régionaux de documentaires ?
  • Que vont devenir les studios, équipés professionnellement, à Montpellier et à Toulouse ?
  • Quel sera le coût total de l’opération ViàOccitanie pour un groupe qui n’est pas épargné par les incertitudes qui pèsent sur la P.Q.R. ?
  • Est-ce qu’il y aura des candidats, auprès de l’ARCOM, à la reprise de tout ou partie des quatre fréquences libérées sur la TNT ? En effet, aujourd’hui, le développement des audiences provient principalement des box et des applis.

Olivier Roirand, secrétaire du CSE : « Notre modèle économique était en train de se préciser. » (© D.R.)

La problématique des soutiens apportés par des collectivités

Elle est sur la table avec les 975 000 € de la Région en 2024, les 181 818 euros de Montpellier Méditerranée Métropole et  les 45 545 euros de la Ville de Montpellier*. Quel est le bien fondé de ces soutiens ? Ils ne sont pas contestables en soi, puisqu’outils de la légitime communication institutionnelle des collectivités vers les habitants. Mais ils constituent une zone grise entre information et communication.

Le montant de ces subventions publiques et leur objet, fixés par les « contrats d’objectifs et de moyens » cosignés par les deux parties, avec les contreparties réciproques, devrait être rendu public, comme s’est fait pour les aides aux communes, aux associations et aux entreprises. De même, au profit des salariés, des téléspectateurs, des fournisseurs et des citoyens contribuables, puisque de l’argent public est en jeu, publier les comptes de ViàOccitanie serait de bonne pratique.

La mort de ViàOccitanie n’a stupéfié personne. Pour autant, elle n’était pas inéluctable. Elle a, au moins, le mérite de mettre sur la table des sujets de plus vaste dimension que celle de ce média : un financement des médias permettant d’assurer leur pérennité et leur indépendance, le rôle que doivent, ou pas, occuper les collectivités locales dans cet écosystème, la place et les moyens accordés à une information locale de qualité, appuyée sur un enracinement local authentique. Une mort parlante, donc.

Alain Doudiès

Journaliste

* Enquête du Poing, fondée sur des documents officiels obtenus avec peine https://lepoing.net/montpellier-quand-largent-public-achete-une-presse-locale-aux-ordres.

 

De TéléMiroir à ViàOccitanie

  • 2004 - TéléMiroir (groupe Antennes locales, appuyé sur le Groupe Hersant Médias - GHM) diffuse sur le câble à Nîmes. 2005 - Diffusion sur le réseau hertzien.
  • 2009 - Christophe Musset et Pierre-Paul Castelli, longtemps membre du Club de la presse, reprennent TéléMiroir.
  • 2010 - Création du groupe Médias du Sud qui comprend TéléMiroir (Nîmes), ainsi que la chaîne 7LTV (Montpellier), rachetée à NRJ Group.
  • 2011 - Nouveaux noms des deux chaînes : TV Sud Camargue-Cévennes et TV Sud Montpellier.
  • 2015 - Médias du Sud lance TV Sud Pyrénées-Orientales.
  • 2017 - Médias du Sud, en association avec La Dépêche du Midi et BFM TV, lance la chaîne ViàOccitanie. Elle remplace TV Sud, avec quatre décrochages (Montpellier, Nîmes, Perpignan et Toulouse).
  • 22 janvier 2021 - En cessation de paiement, ViàOccitanie dépose le bilan. La holding est placée en redressement judiciaire.
  • 12 avril 2021, le tribunal de commerce de Nîmes écarte l’offre de reprise de ViàOccitanie, déposée par BFM TV (groupe Altice Média). Il retient celle du groupe La Dépêche du Midi.

 

Les 52 de Télocales.tv

Née en 2019 de la fusion du Syndicat des télévisions locales de service public et du Syndicat des télévisions locales de France, Locales.tv fédère, à ce jour, 52 chaînes, dont ViàOccitanie, « dédiées à l’information de proximité et au développement régional ». Se côtoient ainsi des télés de statuts divers, associatives ou privées, adossées à d’autres médias ou indépendantes, financées par des annonceurs ou par des collectivités locales, dans le cadre de «  contrats d’objectifs et de moyens ». Les télés locales dépendant de 50 % à 80 % de l’argent public, en cohérence avec la philosophie de l’ARCOM de « services d’information publiques locales ».

Dans la défense de leurs intérêts communs et de leur représentation auprès de l’ARCOM, elles pointent deux grands enjeux : la diffusion digitale, avec la présence sur les plateformes de streaming, et la lutte contre la désinformation. Le délégué général de Locales.tv est le montpelliérain Jean Brun, notamment ancien directeur de l’information et des programmes de ViàOccitanie.

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