L’enquête « Vers des déserts médiatiques en France » démontre le rôle déterminant de la presse de proximité dans le lien social et l’exercice de la citoyenneté.

Un éloge inattendu de la presse locale et régionale, à rebours de la condescendance fréquemment exprimée depuis Paris : c’est une des principales conclusions de l’étude « Vers des déserts médiatiques en France. La démocratie peut-elle survivre sans médias ? », publiée, en novembre dernier, par la Fondation Jean-Jaurès avec Les Recalisateurs (lire plus bas).  Les habitudes et les opinions des Français sur leur pratique de la démocratie et leur perception des médias et du système d’information sont décryptés (1).

Des chiffres parlants

  • 55 % des Français déclarent consommer au moins un média local.
  • Une corrélation de 64 % montre que l’offre (la densité des médias) influe sur la consommation.
  • 64 % des Français participent à une activité citoyenne (bénévolat, vie communale, manifestations, associations, organisations professionnelles, syndicats, partis).
  • L’étude démonte « le lien central et structurant » entre la consommation des médias et l’attachement aux valeurs démocratiques et à l’engagement citoyen. Ainsi, il y a 84 % de votants parmi les consommateurs réguliers des médias, au lieu de 61 %, seulement, parmi ceux qui en consomment pas ou peu.

Les analystes de l’étude, d’une même voix

Anne Muxel, directrice de recherches au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po) : « Les médias locaux apparaissent comme une clé décisive pour assurer la confiance citoyenne et comme un levier d’action pour une démocratie possiblement plus apaisée. »

Emilie Agnoux, experte associée à la Fondation Jean-Jaurès, co-fondatrice du laboratoire Le sens du service public : « Les médias locaux jouent un rôle d’alerte, mettent en avant les signaux faibles qui échappent souvent au pouvoir central. »

Dorian Dreuil, directeur d’études de l’Institut Bona fide, et Elise Lalanne-Larrieu, enseignante à l’EFAP (Ecole française des attachés de presse) : « La presse quotidienne régionale n’est désormais plus seulement le miroir de son territoire, mais un acteur à part entière de sa transformation. » (…) « Elle n’est pas un simple relais d’information, mais un véritable « organisateur de communautés », c’est-à-dire un médiateur social enraciné. »

Jérémie Peltier, codirecteur général de la Fondation Jean-Jaurès : « Il existe un lien quasi naturel entre la consommation médiatique et l’avenir très concret de la démocratie, dans le sens où la consommation des médias fabrique des démocrates au même titre que l’école fabrique des citoyens ».

Les Recocalisateurs dans le même sens

L’association Les Relocalisateurs est partenaire de l’enquête. Créée en 2022, elle rassemble seize grands médias ou puissantes régies. Elle constate que la part des recettes publicitaires captées par les acteurs numériques (hors activités digitales des médias « historiques ») a grimpé de 25 % en 2012 à 58 % en 2024. Dans son « livre blanc », elle plaide pour la relocalisation des achats média « afin d’accélérer le développement économique et social de nos territoires et de préserver un diversité média source de démocratie (2) ». 

(1) Etude réalisée, de fin mars à fin avril 2025, par Kantar auprès d’un échantillon de 10 000 personnes du panel de 366, la régie publicitaire de la presse quotidienne régionale et de ses divers supports, avec la collaboration d’Ouest Média Lab qui a fourni le maillage des médias locaux dans les territoires. Étude complète : urlr.me/qH9rkt

(2) urlr.me/6K2vjV 

 

INTERVIEW

Fabrice Février : « Les journalistes, acteurs de légitimation du réel »

Codirecteur de l’Observatoire des médias de la Fondation Jean-Jaurès, Fabrice Février est aussi associé au cabinet d’études et de conseils George(s). Il a été directeur de la stratégie et de la communication du groupe Les Echos – Le Parisien. Il met en perspective les résultats de l’enquête.

D’où est née la décision de lancer l’étude ?

De constats. Un phénomène massif s’est produit aux Etats-Unis : la disparition, en quelques années, de 1 400 journaux locaux. En 2016, la carte du désert médiatique a correspondu à celle du vote pour Donald Trump. Un problème de représentation, de visibilité des populations a ainsi été posé. De même, une étude du Parlement britannique a souligné, en 2024, que les difficultés d’accès à l’information conduisaient à une société à deux vitesses. Il fallait voir ce qui se passe en France.

L’étude est intitulée « Vers des déserts médiatiques en France ». Trop alarmiste ?

Un tiers des Français ont déclaré avoir vu disparaître un média local. Nous avons voulu attirer l’attention sur une situation préoccupante. La 39ème édition du baromètre La Croix – Verian – La Poste sur la confiance dans les médias vient d’être publiée. urlr.me/BRSg6s  Elle indique notamment que 63 % des Français souhaitent que les médias les informent sur ce qui se passe « à côté de chez eux. » Le récit médiatique national ne correspond pas à ce qu’ils attendent.

Quels sont donc les atouts des médias locaux ?

Ils répondent à un enjeu de représentation.   L’historien Pierre Rosanvallon le souligne qu’une des principales causes de la panne de la représentation est le sentiment de ne pas être considéré. Un phénomène très important se développe depuis plusieurs années : la crise du réel, avec la confusion entre le vrai et le faux, la dégradation des bases factuelles de l’échange des points de vue. Les journalistes sont les acteurs de la légitimation du réel. Voyez comment Donald Trump fait tout pour délégitimer les journalistes et disqualifier les critères du réel.

Face à la fracturation de la société et à ses effets sur la solidité de la démocratie, les médias locaux créent du lien, racontent des histoires communes, rendent visibles les initiatives, amortissent les tensions en les présentant.

Vous identifiez trois « transformations profondes du système médiatique », économiques, culturelles et relationnelles.

Il n’y aura pas d’indépendance journalistique sans indépendance économique. L’urgence est donc économique. 2026 est l’année de tous les dangers. Un très grand nombre de journaux sont menacés. 70 % de leurs 35 000 emplois sont concernés. En dix ans, la presse a perdu 50 % de ses ressources. Seulement 15 % des foyers disposent d’un abonnement numérique. Je défends une idée : pourquoi ne pas appliquer à l’univers médiatique ce qui a été fait avec l’exception culturelle ?

Pourquoi invitez-vous à « une refondation du journalisme » ?

Plus de présence sur le terrain, plus de pédagogie, plus de dialogue avec le public : voilà ce qui est nécessaire. Le fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry, résumait : « Le journalisme, c’est le contact et la distance. »

Alain Doudiès, journaliste

alain.doudies@orange.fr

© DR

 

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