Jeudi 12 février 2026. En marge d'une conférence de la députée européenne LFI Rima Hassan à l'IEP de Lyon, une bande de néofascistes et un groupe d’antifascistes s'affrontent. Très violente, la rixe provoque la mort, deux jours plus tard, d'un militant identitaire de 23 ans, proche des milieux néonazis lyonnais. De la dérive médiatique au délire politique, le journaliste Vincent Edin* porte un regard acéré sur l'affaire Quentin Deranque.

Pourquoi cette affaire a-t-elle retenue votre attention ?

Parce que cette affaire recèle tous les ingrédients de l'emballement médiatique incontrôlé. Alors que la chronologie et les circonstances exactes des faits tragiques ne sont pas précisément avérés, alors que le temps judiciaire ne fait que débuter, tout s'accélère et dérape. Dès le vendredi matin, les bandeaux des chaînes d'info et les titres en une des journaux reprennent un narratif de l'événement directement emprunté aux réseaux sociaux. Les précautions d'usage sont remisées, le conditionnel oublié. Les médias les plus sérieux reprennent, sans sourciller, la sémantique et le cadrage induit par les organes de la galaxie Bolloré. 

Selon vous, sur le traitement de cet événement, les journalistes et les rédactions se sont-ils départis des précautions et vérifications d’usage, de croisement des sources ?

Il suffit de de comparer la mort de Quentin Deranque à celle de Clément Méric, survenue en 2013, il y a un peu plus d’une dizaine d'années. Les réseaux sociaux existaient déjà en 2013, mais ils n’avaient pas du tout le même poids qu'aujourd’hui dans le traitement de l'info. A cette époque, les chaînes d'infos dictent la cadence. En 2026, c'est l'inverse. L’affaire Quentin Deranque l’illustre, ce sont les réseaux sociaux qui désormais dictent le tempo. À mesure que des vidéos, des témoignages, des informations arrivent par le biais des réseaux sociaux, les grandes chaînes d'info continue les reprennent telles quelles. Et fatalement, ça conduit à un manquement déontologique, puisqu'il n’y avait évidemment plus le temps nécessaire pour faire les vérifications d'usage.

©Libération (19 février 2026)

Comment expliquer que l’AFP ait pu publier une dépêche erronée (évoquant des coups de couteau sur Quentin Deranque), et que TF1 n’ait diffusé qu’une partie de la vidéo de la rixe, donnant de fait une lecture biaisée et partielle de l’événement ? 

Pour TF1, c'est assez logique. On sait que donc depuis quelques années, l'information est effectivement devenue un marché. Vous récupérez une vidéo qui montre des images inédites, qui offre un nouvel angle. Alors vous êtes prêt à payer pour ça, et donc TF1 est malheureusement dans un rôle, une logique d'acteur privé du secteur de l'information qui veut arriver avant les autres.

De la part de l'AFP, c’est une faute. Mais ils sont aujourd'hui terriblement mis sous pression. Il y a eu des pertes financières importantes à l'AFP, des premiers cas de plans sociaux, ce qui n'était jamais arrivé à l'agence. Et donc je pense que quand vous êtes sous pression, vous commettez des fautes et, effectivement, là ça a été un moment où l’on perd un peu la maîtrise et le contrôle des événements. Je mettrais ça en parallèle de ce qui est en train de se passer pour l’Iran. Effectivement là, si vous voulez pour ne pas dire n'importe quoi puisqu'il paraît évident que, quand vous êtes dans une situation de guerre, il y a de la propagande qui sera faite par Tsahal d'un côté, par Trump de l'autre, par les Mollahs de l'autre… Donc que faites-vous ? Vous attendez d'avoir votre correspondant sur place, qui va vous donner des infos, vérifier un peu plus lentement. Là, on était à Lyon. On pouvait se faire doubler par n'importe qui, à n'importe quel moment. L’AFP a manqué de prudence, puisque, même si évidemment les faits ne sont pas comparables, les amis de Quentin Deranque, comme les mis en cause de la Jeune Garde, avaient à cœur d'imposer leurs narratif. Ça aurait dû réclamer la plus grande prudence, et ça n'a pas été le cas.

C’est donc une faute professionnelle de la part de l'AFP, qui est un média ayant une mission de service public, sans être du service public. Mais pour le service public lui-même, pour France Info, c'est assez inimaginable la manière dont ils ont posé leurs questions. Lors de l'interview de la députée écologiste Léa Balage par Brigitte Boucher sur la matinale de France Info, la journaliste dit en substance : « quand c'est l'extrême droite qui manifeste, il y a des familles, et c'est le calme. Quand c'est l'extrême gauche, il y a un mort. » Voilà un parti pris hallucinant, reprenant le cadrage en légitimant la minute de silence, alors que tous les autres morts de victimes de l'extrême droite n'en ont pas eue. C'est une victoire idéologique totale pour l'extrême droite.

Peut-on voir dans ce « suivisme » de l’audiovisuel public la conséquence directe de la Commission parlementaire, qui peut l’inciter à suivre le narratif des médias Bolloré, pour se défaire de l’étiquette « médias de gauche » ?

Le Monde est revenu récemment sur toutes les fausses informations propagées par Charles Alloncle, rapporteur de la Commission d'enquête sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public ». Il a dit qu’une émission de France Culture avait accueilli un proche des Frères Musulmans, que les responsables de France TV avaient des salaires délirants, etc. Tous ces points ont été contredits en commission. Malgré cela, Charles Alloncle n'a jamais modifié ses tweets, et laisse infuser ses mensonges. Ce qu'il y a d'intéressant à retenir, c'est qu’ils sont en train de gagner. Est-ce que la Commission est en train de prouver que France TV et Radio France penchent très à gauche ? Non. Mais ils instillent dans le débat public cette petite musique. Et ça a été suivi d'effet, puisque dans le budget 2026, il y a une baisse de 86 millions d'euros pour l'audiovisuel public, principalement sur France Télévision.

Vous avez deux attitudes face à ça. Soit vous faites front, comme Delphine Ernotte dans son dans son audition où elle dit que Cnews est une chaîne d'opinion qui sert l'extrême droite, et France TV des chaînes qui servent les faits. Soit vous pliez, vous espérez ne plus être agressé en servant leur narratif. A cet égard, si vous enlevez l'image et que vous écoutez juste le son, vous ne pouvez pas savoir que vous êtes sur Franceinfo, on poserait les mêmes questions sur Cnews.

©CNews

La course effrénée à l’information la plus rapide, au détriment de la plus fiable, répond-elle seulement à des enjeux économiques (recherche du scoop, gain de parts d’audience et de recettes publicitaires), à une nécessaire réduction des coûts (donc de moyens et de temps des rédactions pour aller sur le terrain), ou à un déplacement du traitement et du cadrage médiatique, dans le sillage du groupe Bolloré ?

Je dirais que c'est un petit peu tout ça. À mon sens, il y a évidemment un cadrage idéologique évident du côté des médias Bolloré. Mais pour moi, le plus important, vraiment le plus important, c'est d'abord le modèle économique qui fait qu'il y a moins de correspondants sur place. Lyon, c’est tout près de Paris, c'est juste à côté, et pourtant, les chaînes d'infos n’y ont pas nécessairement de correspondants permanents, ça coûterait beaucoup trop cher.

Les chaînes d'infos continues, elles, ont l'habitude de sauter sur ces événements. Et là, c'est le cadrage idéologique qui a prédominé au fond. Ils sont tout de suite passés en édition spéciale, c'est-à-dire en exigence de flux. En mode information continue. On va informer pendant trois ou quatre heures sur cet événement. Or, si l’on prend un peu de recul et des pincettes et qu’on essaie d'être magnanime dans le traitement de l'info, la mort de Quentin Deranque est évidemment dramatique. Pour les proches de Quentin Deranque, ses amis, etc. Mais ça relève quand même de ce qu'on qualifiait un peu de faits divers il y a quelques années. Enfin, c'est un affrontement entre bandes rivales, tragique. Il y en a, et on peut quand même légitimement s'étonner de la place disproportionnée qu'elle a pris dans l'actualité. Alors que les personnes qui ont été tuées par des militants d'extrême droite depuis 2022, ça a pris beaucoup moins de place.

Là, c'est vrai qu'on a l'impression qu'il y avait un cocktail avec tous les mots clés réunis. Il y avait des méchants, il y avait le meeting de Rima Hassan. On sait que c'est une des personnalités les plus agonistique de la vie politique française. Il y avait Sciences Po, qui pour les médias d'extrême droite incarne le temple du « wokisme », la pureté idéologique. Et puis il avait la Jeune Garde. Et l’on savait que parmi leurs membres, certains étaient les collaborateurs de LFI. Donc en fait, on avait là un tel cocktail qu’ils n’avaient aucune envie de résister à la pression, ils préféraient aller très, très vite et montrer que ça correspondait bien à leur narratif. Et on voit bien au fond que c'est quelque chose de tragiquement « classique ».

Donc on est parti d’un traitement low-cost de l'émotion, et le cadrage médiatique a donné une chambre d’écho très forte à l’événement. Le premier qui a une vidéo ou une contre-vidéo envoie et son narratif gagne, et c'est ce qui est arrivé. Et puis après, on est passé à autre chose, la guerre a éclaté en Iran.

©Marianne

Dans l’ouvrage « Sauver l’information de l’emprise des milliardaires », que vous cosignez avec Olivier Legrain, vous questionnez l’existence des chaînes d’info en continu, qui remplissent du temps d’antenne à faire commenter des dépêches par des « toutologues », ces commentateurs généralistes, experts en rien. Pourquoi ?

On l’a un peu oublié, mais historiquement, avant Internet, les médias gagnaient de l'argent. Quand Internet est apparu, il a aspiré l'essentiel de la valeur publicitaire. Et en fait, on s'est rendu compte que les journaux ne gagnaient pas d'argent grâce à leurs abonnements et leurs lecteurs uniquement, mais grandement grâce à la publicité. Évidemment, quand la manne s'est effondrée, ça a été une catastrophe. Et si les petits médias, par définition, ne coûtent pas très cher, les grands médias ne pouvaient être rachetés que par des grandes fortunes, donc les milliardaires, parce qu'il y avait beaucoup de dettes. Et les milliardaires ont appliqué, par un mix de convictions idéologiques et économiques, ce qu'ils faisaient dans leurs entreprises, c'est-à-dire du cost-killing. Ils se sont donc posé la question : comment produire de l'information pour moins cher ? Il y a un seul contre-exemple, c’est Le Monde avec Xavier Niel, qui a fait 25% de journalistes en plus pour 25% de papiers en moins, pour faire de la qualité. Mais sinon effectivement, quand Bolloré rachète ITélé, la première chose qu’il fait c'est virer tout le monde. Pascal Praud a quatre heures d'antenne par jour. Ça ne coûte rien à produire, je ne sais même pas s'il y a un rédacteur en chef. Pascal Praud arrive, choisit quatre sujets, il a quatre personnes en plateau, et en quatre heures de plateau il y a au maximum deux magnétos. On lance un sujet : « Regardez ce qui s'est passé à Vénissieux, il y a une femme qui a refusé d'enlever son voile » et on fait une demi-heure là-dessus. C'est sûr que ça ne coûte pas cher à produire.

En plus, ce modèle économique qui n’était déjà pas glorieux, s'est encore dégradé avec Covid, parce que du jour au lendemain, les gens ont découvert la possibilité extrêmement simple de faire des duplex en visio. Donc, pour les médias, ça voulait dire qu’ils n’avaient plus à payer les déplacements de leurs intervenants, les chauffeurs, etc. Voilà, vous les avez en duplex et ça ne coûte rien, donc effectivement on produit de l'information moins chère. Sur ces plateaux, depuis le Covid, il n’y a plus de maquillage. On gratte de l'argent partout. Les chaînes d'information qui continuent d’être gratuites, se financent uniquement avec la publicité, et représentent un modèle économique relativement précaire qui tire les coûts vers le bas.

Parce qu'un journal comme Mediapart, s’ils font de bonnes révélations, ils auront plus d'abonnés, et peuvent espérer gagner plus d'argent. Mais là, le marché publicitaire étant relativement à l'os, quand bien même vous auriez une forte hausse des audiences, qu’est-ce que ça va vous rapporter en vente directe ? Donc il vaut mieux réduire les coûts. On en a une illustration très récente, avec Sonia Mabrouk qui quitte CNews suite à l'affaire Morandini. Elle est recrutée sur BFM TV, à hauteur de 1 millions d'euros par an, alors que sur cette chaîne les pigistes sont payés peut-être 150 € par jour. C’est une économie de précariat généralisée. Dans ces entreprises, les milliardaires reproduisent les mêmes mécanismes inégalitaires qui existent dans leurs autres entreprises. Au sein de Bolloré Media, vous avez quelques personnes qui sont très bien payées pour une armée de petites mains très mal payées.

Dans cette période trouble, les journalistes et les médias sont très souvent décriés, et souvent injustement attaqués, agressés ou menacés. Ne pensez-vous pas qu’une séquence comme celle-ci peut contribuer à écorner encore davantage leur image et leur crédibilité ? Et que peuvent-ils faire, selon vous, pour tenter de regagner la confiance des Français ?

C'est une question difficile. Je dirais que la rupture inédite, c'est qu'avant il y avait quand même un tango à deux. Entre les politiques et les journalistes, qui se disaient : « on a besoin les uns des autres ». Les journalistes des politiques pour faire avancer le débat ; les politiques des journalistes pour être connus. Alain Duhamel aimait Georges Marchais. Le tournant auquel on assiste depuis l'ère de la post-vérité, c'est qu'avec les réseaux sociaux, vous avez la possibilité de contourner un peu la presse traditionnelle en allant vers les nouveaux médias. D'ailleurs, LFI il n’y a pas longtemps, a réservé sa campagne de presse exclusivement aux nouveaux médias sans passer par les autres. Mais maintenant, même ça, parfois, comme on vous apporte trop la contradiction dans certains médias, on préfère aller vers des choses qui sont encore plus alternatives, comme les des podcasters. Lors de ses six dernières semaines de campagne en 2024, Trump ne rencontre pas un seul média, pas un seul. Et il gagne. Il ne va voir que des potdcasters, avec des questions très convenues, de connivence, des gens comme Joe Rogan qui sont acquis à toutes ses idées. Et en fait, c'est assez malin parce que donc il fait ses interviews très « lèche-bottes » pour être un peu trivial, elles sont reprises par CNN, Fox News… Donc en fait, il continuait être dans la campagne mainstream, mais sans prendre aucun risque.

Alors nous, on n'en est pas encore à ce niveau-là, mais quand on voit l'influence qu'est en train de prendre un garçon comme Guillaume Pley, et son média Legend, qui est le plus écouté en France, on n'en est pas loin. Parce que Guillaume Pley a toujours dit qu'il était apolitique et à ce jour, il n'a fait que trois ou quatre interviews de politiques. Jordan Bardella, Darmanin, et là récemment, il a été le seul à obtenir une interview de Sarkozy après sa sortie prison. Et ce qui intéressant, c'est qu’il reprend mot pour mot le narratif de ces politiques. Pour Bardella, c'est qu’il a grandi dans une cité du 93, et qu’il s’en est sorti. En fait, on sait que ce n'est pas vrai, que son père était chef d'entreprise à Montmorency, etc. Mais Guillaume Pley lui sert la soupe. De la même manière pour Sarkozy, qu'il a laissé dérouler tout son truc sur le complot des juges, l'acharnement judiciaire avec cinq condamnations. Donc ça, c'est assez inquiétant. Le fait qu'aujourd'hui les politiques décident vraiment d'être dans une logique d'affrontement avec les médias, refusent de répondre à des questions.

La seule façon dont les journalistes peuvent renouer une relation de confiance, c'est de revenir aux faits, à l'enquête, aux révélations. Par exemple, une femme comme Élise Lucet, même si elle a très mauvaise presse, pour reprendre l'expression triviale auprès d'un certain public, une image de privilégiée, etc. Elle est très respectée, parce qu'elle fait ce qu'elle dit, elle dit ce qu'elle fait. Je pense que le journalisme d'investigation, le journalisme d'enquête, de faits, est extrêmement respecté. Le commentariat moins. On peut raconter tout ce qu'on veut sur les réseaux sociaux, mais les Français continuent de beaucoup regarder la télé. Depuis que Léa Salamé a pris le JT de France 2, elle est désacralisée, les gens l'attaquent très frontalement, comme ils ne le faisaient pas avant. Pour retrouver grâce aux yeux des Français, je ne vois pas d'autres choses à faire que de revenir aux sources du journalisme, donc faire plus d'investigations, plus d'enquêtes.

L’historien Nicolas Lebourg dénombre environ 300 faits de violence de l’extrême droite depuis 2017, et 59 morts provoqués par des mouvements d’ultra-droite depuis 1989. Comment interpréter ce silence médiatique assez assourdissant autour de ces crimes, en regard de cet emballement exceptionnel ?

Je pense qu'il y a un double standard, un deux poids deux mesures qui s'est instauré. Il y a une banalisation d'un côté, et ce traitement de l’autre. Dans les années 70, il y avait une ultra gauche en France, Action Directe, une gauche prolétarienne, violente et revendiquant la violence comme mode d'action politique, avec des kidnappings, des plasticages...

Moi qui suis né en 1979 et qui ai grandi dans le 6e arrondissement de Paris, pas très loin de la fac d'Assas, j'ai vu beaucoup d'affrontements très, très violents, dans les années 80-90, entre les membres du GUD, des skinheads, des antifas… On sait très bien que dans ces cas-là, tout le monde vient pour en découdre. Je ne suis pas juge, mais je pense sincèrement, et avec toutes les précautions d’usage, que le 12 février c’était un affrontement extrêmement violent entre bandes rivales qui a mal tourné. Je ne dis pas du tout ça pour dédouaner qui que ce soit, mais ce que je veux dire, c'est que la pièce aurait pu tourner autrement, et qu’un militant d'extrême gauche aurait pu être tué. Qu’aurait-on dit alors ? Je n'en sais rien, mais la seule chose dont je suis sûr, c'est que ça aurait fait moins de bruit médiatiquement. Voilà maintenant, il est mort, et un mort ce n'est pas une statistique, c'est toujours un drame.

Concernant la perception de la violence, il y a eu un tournant en 2015, à la suite des attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, et l'instauration des lois sécuritaires. Où l’on a commencé à réprimer très violemment tous les mouvements sociaux. Dans le même temps, est apparue cette attitude très hypocrite, en parlant de violence pour des abribus cassés, ou des vitrines taguées. Je ne dis pas que c'est bien de casser un abribus, mais c'est à peu près à ce moment-là qu'on peut dater la criminalisation de la violence dite d'ultra gauche, des black blocs. C'est vrai que c'est assez impressionnant. J’habite à côté de la place de la République à Paris, j'étais au défilé du premier mai, en 2018, et j'ai fait demi-tour parce que j'ai vu les black blocs devant moi, ils étaient une centaine casser un fast-food. Ce n'est pas très agréable, mais il n'y a pas de morts, il n'y a pas de blessés, mais on a réussi à instiller dans ces moments-là le narratif que la violence c’était l'extrême gauche. Il se trouve que c'est une violence qui est publique, qui est dans la rue, de la même manière que la mort de Quentin Deranque, qui a eu lieu dans la rue. L'extrême droite est plus organisée, plus sournoise, elle fait des « ratonades » la nuit hors des caméras. Je pense au groupe d'ultra droite Alvarium, qui a fait des « descentes » très violentes dans les rues d’Angers, qui a cassé des mains, des pieds... En général, ça laisse moins traces et il y a moins d'écho derrière, dans les médias Bolloré, qui ont fait des faits divers le carburant de leur ligne éditoriale. En fait, quand il y a des violences d'extrême droite, ils n’en parlent pas. La mort du rugbyman Federico Martín Aramburú, vous pouvez aller chercher dans les archives, ça n'existe quasiment pas. Cet assassinat a été traité de façon anecdotique comme un simple fait divers, alors que ce rugbyman a été assassiné par arme à feu en sortant d’une boîte de nuit par un type qui faisait partie du service d'ordre du RN, membre du RN, qui avait des photos de lui avec les plus hauts cadres du RN. Comme les médias d'extrême droite ne reprennent pas cette affaire-là, ou les affaires similaires, les autres médias traitant moins les « faits divers », vous avez toute la presse indépendante qui n'en parle pas. Mediapart en parle un petit peu de temps en temps, mais pas tant que ça, et donc fatalement, qu'est-ce que ça pèse ? Si l’on devait mesurer en unité de bruit médiatique comparé à Cnews, RMC, Valeurs Actuelles, le JDD… Parce que depuis que Bolloré a constitué tout son empire, il applique toujours la même technique : il met la même information au même moment sur la ligne de départ, sur Europe 1, le JDD, Valeurs Actuelles, CNews, etc. Parfois ça prend, parfois ça ne prend pas.  Mais pour Quentin Deranque, il y a eu une panique, dans tout service public et chez les autres. Ils se sont dit : « Si l’on ne fait pas des éditions spéciales sur Quentin, on va encore nous accuser d'être des gauchistes, de vouloir couvrir nos amis, donc on y va, et on y va à fond. »

La stratégie de communication du RN, consistant à se normaliser au sein du paysage politique, aboutit aujourd’hui à marginaliser et diaboliser LFI (le danger c’est désormais l’extrême gauche). La classe politique suit ce narratif, comment expliquer que les médias le fassent également ?

Pour être transparent, je connais très bien le RN de façon livresque parce que ça fait 10 ans que j'écris sur eux. Mais j'ai dû débattre deux fois avec Gilbert Collard et c'est à peu près tout. Je connais très bien les gens de LFI et leurs communicants.

La France Insoumise, de façon assumée, a décidé en 2017 de rentrer dans une conception agonistique du débat politique en s'appuyant sur la théorie de Ernesto Laclau, époux de Chantal Mouffe, revendiquant un populisme de gauche. Et donc, LFI, c'est une radicalité formelle, pas forcément sur le fond, parce que si vous regardez le programme de LFI, il n'y a pas de nationalisation, ils ne proposent pas la séquestration des banquiers, ou ce genre de chose. Mais en tout cas, dans la forme, ils sont très radicaux. Et donc je pense quand même que, s'ils avaient un peu d'honnêteté, ils devraient reconnaître que parfois ils tendent un peu le bâton pour se faire battre, comme par exemple avec ce qui s'est passé lors des derniers meetings. Par mes origines familiales, moi quand on commence à déformer les patronymes juifs, ça ne m'amuse pas. Epstein c'était déjà consternant, mais Glucksmann… C'est consternant, et vous avez eu la même chose sur la défense de Quatennens, sur l'agression ukrainienne qui n’était pas une agression, etc, etc. C'est fatiguant, et donc je pense que LFI a une grosse part de responsabilité.

Le deuxième point très important dans cette normalisation du RN, c'est que pour moi, elle est vraiment parachevée en 2022 avec la candidature de Zemmour. Parce que, comme la nature a horreur du vide, sur la fenêtre d'Overton, lui il a centrisé Marine Le Pen. Il parlait de re-migration quand elle parlait d'immigration zéro. Elle était modérée par rapport à lui, et donc en fait, toutes ces nouvelles figures qui ont fait irruption, dans les années 2000-2022, ont complètement banalisé les thèmes du RN.

Je vous donne un exemple. J'ai écrit un livre qui s'appelle « En finir avec les idées fausses propagées par l'extrême droite ». Quand je l'écris en 2016, la quasi-intégralité des propos qui y sont tenus le sont par des gens d'extrême droite. En 2023, pas du tout, parce qu'en fait malheureusement, les idées d'extrême droite se sont banalisées. Blanquer parle d'islamo-gauchisme à l'université, Bruno Le Maire explique que les allocations, c'est le fait des Maghrébins, Léa Salamé demande si l’on va être victime d'un grand remplacement, etc, etc.

Donc, en fait, c'est ce qu'on appelle aujourd'hui « l'extrême centre », qui a repris les mots, les thèmes de l'extrême droite. Dans une logique de pompier pyromane bien connue, ils se sont dit que c'était meilleur moyen les contrer, et ça en réalité, dans l'histoire, ça n'a marché qu'une fois, en 2007. Quand Sarkozy reprend les thèmes de campagne de Le Pen père et dit : « les musulmans qui égorgent le mouton dans la baignoire », ou « vous en avez assez de cette racaille ? On va vous en débarrasser, les passer au karcher… », là ça marche parce que le Pen passe de 18 à 10%. Mais depuis 2007, ils ne font que monter, et plus vous imitez le RN, plus il monte. Selon l'adage bien connu, les Français préfèrent l'original à la copie.

Propos recueillis par Patrice Lallement

* Auteur avec Olivier Legrand du livre « Sauver l'information de l'emprise des milliardaires » paru aux éditions Payot.

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