Déjà la transversalité a progressé. Aller-retours entre local et global, intégration de la temporalité et gestion d’une foultitude de données restent à adopter.

Certaines rubriques ont intégré la TE, quand elle s’impose en termes scientifiques. Mais elle reste trop faiblement traitée dans les rubriques « société ». Le politologue François Gemenne, l’explique par l ’insuffisance de chercheurs en sciences humaines dans le GIEC. Il reproche au monde politique son incapacité à relever les défis rapidement, et à proposer une « vision ». Le ministre de la mer est encore ministre des pêcheurs plus que de la pêche, celui de l’agriculture des agriculteurs et celui de la santé, des infirmières et des médecins. Le citoyen n’intègre pas encore le fait qu’il faut gérer une ressource désormais limitée, tout en gardant espoir. Et en accélérant. Une question peut être pertinente localement, si elle est reproductible, elle peut modifier une approche globale.

Autre obstacle, la temporalité. Deux temps marquent l’écologie. Pour le comprendre, quoi de mieux que l’histoire de la grenouille : plongée dans l’eau bouillante, la grenouille cherche à se sauver. C’est l’écologie de crise, celle qui réveille. Subitement on redécouvre les dossiers, la loi, les risques de fin du monde. Et puis il y a la grenouille qui se laisse mourir dans l’eau qui chauffe doucement. C’est l’écologie du quotidien, l’écologie des solutions dont on ne voit pas l’efficience. Celle qui gère le temps présent.

Nos lecteurs ont peu de leviers d’action sur les questions globales et de long terme, mais s’ils en comprennent l’utilité, ils s’impliquent dans le court terme. C’est donc de la co-construction avec nos lecteurs et nos collègues que peut s’ouvrir le chemin de la TE. « Ensemble, on va plus loin » dit le proverbe africain. Au sein des rédactions, la diversité des points de vue est une richesse, entretenons-la, mais veillons aussi aux points de non-retour. La difficulté à rendre compte du complexe tient au fait que le lecteur ne doit pas être noyé dans une avalanche de données. L’incapacité à tout maitriser n’est pas nouvelle. Ce qu’il l’est, c’est l’impact de plus en plus important de l’économie et du politique, l’argument d’autorité, les atteintes à l’expression de la société, la volonté de normaliser, la méconnaissance ou la négligence face aux urgences.

Pour mieux gérer la complexité, certains ont préconisé l’IA. Des politiques publiques l’ont déjà invité à leur table (Cour des comptes, CESE, conseil municipal de Montpellier…), comme gain de temps et moyen de surveillance (pollutions, eau, GES…). Mais 61,73 % des journalistes estiment que l’IA pourrait nuire à l’éthique journalistique (étude de septembre 2024 par Oxygen auprès de 1 500 journalistes français). L'étude montre également que quand elle est utilisée, l’IA l’est principalement dans des domaines spécifiques : 18,52 % des journalistes l'utilisent pour l'analyse de données volumineuses, tandis que 17,28 % s’en servent pour la recherche et la vérification des faits. « L'IA a un potentiel énorme pour aider les journalistes à accomplir certaines tâches plus rapidement, mais elle ne remplacera jamais la sensibilité humaine », conclut Alexis Noal. Rendre compte de la transition écologique reste difficile parce que la société ne sait pas vraiment ce qu’elle veut pour demain. Le sujet bouge et tant les évolutions que les solutions sont loin d’être stabilisées.

Dominique Martin Ferrari

Journaliste

© Université Paris 1 Sorbonne

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