L’enquête (1) de la Fondation Jean Jaurès, conduite avec Arte et la société d’études ObSoCo, démontre qu’en silence un grand nombre de Français fuient les médias. Elle analyse les différentes formes de cette désaffection massive.

En avons-nous complètement conscience ? Probablement pas. En 2022, une première étude, « Les Français et la fatigue informationnelle », avait éclairé un phénomène méconnu et mis en lumière «  les profonds bouleversements des pratiques informationnelles ». Deux ans plus tard, cette situation est confirmée, voire amplifiée, démontre le nouveau travail du trio Fondation Jean Jaurès - Arte - L’ObSoCo.

Dans cette recherche fouillée, ne retenons que les points saillants. D’abord, le niveau de fatigue informationnelle. Il reste élevé : 39 % des Français se disent « très fatigués » par les informations et 15 % « plutôt fatigués ». 17 % (- 3 % par rapport à 2022) jugent « très important » de s’informer régulièrement dans les médias et 40 % (+ 1 %) « plutôt important ».

« La façon de consommer l’actualité est moins impliquée et moins impliquante. », soulignent les auteurs de l’étude. Seulement 32 % des personnes interrogées se montrent actifs dans leurs  pratiques d’information. Discussions, commentaires et partage d’informations avec l’entourage ou dans les réseaux sociaux reculent de 7 %. C’est une perte de lien entre les médias d’information et leurs audiences.

Face à l’information, les Français éprouvent un sentiment d’impuissance. 70 % d’entre eux disent la subir plutôt que la choisir. En regardant les actualités, 83 % désespèrent de l’être humain. L’examen de l’attitude des Français lors de huit grands événements montre que les informations peuvent, certes, faciliter la compréhension des enjeux, donner la capacité à voir les choses de différents points de vue et pousser à agir, mais provoquent aussi énervement, angoisse et stress. Dans la guerre de l’attention qui, aujourd’hui, structure le système médiatique, l’information est une victime. « Les mécanismes induits par la bataille algorithmique conduisent les médias d’information à jouer sur les mêmes codes que les émissions de divertissent », analysent les trois auteurs.

L’enquête souligne qu’un Français sur deux (49 %), seulement, a confiance dans les médias d’information… Ce n’est pas une surprise ! Le 38e baromètre de la confiance dans les médias La Croix-Verian-La Poste confirme cette attitude, cette année encore. En janvier, 62 % des sondés répondaient qu’il fallait « se méfier de ce que disent les médias sur les grands sujets d’actualité ». Soit 8 % de plus qu’en janvier 2022, trois ans avant.

Enfin, l’étude dessine cinq profils de Français qui se distinguent par leurs comportements dans leur rapport à l’actualité :

  • « Les submergés ». Ils vivent l’information comme un fardeau. Ce sont 39 % des Français, un taux en hausse de 5 points par rapport à 2022.
  • « Les défiants » (18 %, idem qu’en 2022). Ils placent l’information sous le prisme d’un scepticisme systématique.
  • «  Les détachés » (23 %, + 3 points). Dans un désengagement volontaire, ils mettent l’information à distance.
  • « Les traditionnels » (8 %, - 3 points). Ils accordent une grande importance à l’information qu’ils consomment de manière intense et variée.
  • «  Les boulimiques » (12 %, - 5 points). Ils ont une relation quasi addictive à l’information.

Des pistes d’action pour les journalistes

L’étude Fondation Jean Jaurès - Arte - L’ObSoCo est, pour le moins, alarmante. Elle propose une dizaine de pistes pour « contrer l’exode informationnel et réengager les citoyens dans un rapport plus sain, plus constructif avec l’information ».  Pour l’heure, n’abordons pas, même si elles sont décisives, les réponses qui relèvent complètement ou principalement des pouvoirs publics ou des propriétaires des médias. Concentrons-nous sur les champs d’action des journalistes, tels que nous les repérons :

  • Réduire le trop-plein des flux d'information : la qualité plutôt que la quantité.
  • Lutter contre la polarisation du débat public par des échanges où l’outrance cède la place à la nuance.
  • Nouer avec le public des liens engageants, avec l’idée que les consommateurs peuvent être acteurs.
  • Concevoir de nouveaux formats de l’information, outils de compréhension du monde et de contribution à la citoyenneté.
  • Amplifier l’éducation aux médias et à l’information.

Voilà de quoi réfléchir et débattre !

Alain Doudiès

Journaliste

(1) L’exode informationnel. Sébastien Boulonne, chargé d’études à L’ObSoCo, Guénaëlle Gault, directrice générale de L’ObSoCo, et David Médioni, directeur de l’Observatoire des médias de la Fondation Jean Jaurès (Fondation Jean Jaurès Editions). Décembre 2024. Enquête réalisée en ligne par L’ObSoCo, sur le panel Bilendi, du 4 avril au 2 mai 2024. Deux documents :

- Enquête (26 pages). https://www.jean-jaures.org/publication/lexode-informationnel/

- Rapport d’analyse. Résultats complets (135 pages) www.jean-jaures.org/wp-content/uploads/2024/12/Enquete_FatigueInfo_2.pdf

 

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