Le délégué général de Cap’Com brosse le tableau de la communication publique territoriale et décrit les enjeux qu’affrontent les professionnels, notamment face au discrédit de la parole publique, à la vague de l’I.A. et au nécessaire renforcement de leur légitimité.

En quelques mots, quelle est la raison d’être de Cap’Com, à partir de sa position centrale, conquise progressivement depuis 1988 et confortée par ses relations internationales (OCDE, Club de Venise, Québec…) ?

Fédérer, représenter et former les communicants publics, animer le réseau. 20 000 professionnels reçoivent Point commun, notre infolettre bimensuelle. https://www.cap-com.org/

Ces dernières années, on a assisté à une extension des domaines de la communication publique  (marketing territorial, concertation citoyenne, relations usagers…). Aujourd’hui, quelle est la tendance ?

Une partie de ces domaines, aujourd'hui bien identifiés, ne se sont pas construits comme des secteurs de la communication. L’élargissement du domaine global de la communication publique s'est fait avec l'hétérogénéité des nouveaux métiers, pas toujours bien coordonnés avec la communication publique. Une des tendances, aujourd'hui, c’est de se serrer les coudes, avec les cabinets, les DGS, les journalistes, les enseignants, en dépassant un certain nombre d’appréhensions. Pourquoi ? Parce que nous sommes tous confrontés à des mutations, à des dérives qui affectent la question de l’information et de la communication, de façon globale, et parce que l’édifice démocratique fonctionne sur le contrepouvoir de la presse, sur une bonne information et une bonne communication des citoyens, pour qu'ils puissent faire des choix de façon éclairée. Cet édifice est aujourd'hui secoué. Un certain nombre de citoyens se positionnent avec des références, des valeurs qui ne sont plus celles d’hier, qu'on pensait intangibles.

L’autre tendance, c'est, de manière empirique, plutôt que de nouveaux développements, une intégration des fonctions qui ont émergé ces dernières années. Les communicants ne sont pas seulement là pour fournir des outils, mais ils apportent surtout la cohérence des discours. La communication n’est pas une forteresse dans lequel on défendrait notre profession, notre vision. Le rôle de la communication publique est, me semble-il, aujourd’hui reconnu.

Est-ce que ça signifie que les communicants publics ont conforté leur légitimité ?

Oui. Plus qu’autrefois, ils sont intégrés dans des comités de pilotage, dans des démarches stratégiques. C’est une tendance très récente, à confirmer. Nous avons, sans doute, un peu mieux expliqué notre métier. Aujourd’hui, les élus, les directions générales des services ont, je pense, le  souci de garder le lien avec les citoyens et dégagent  les moyens d’y parvenir. Il y a certes encore des résistances… On nous décrit certaines directions des services informatique qui veulent garder la main sur le site internet, des directions de la culture qui peuvent apparaître comme des bastions. Mais, globalement, les services communication ont acquis leur juste place. Sinon, la communication de la collectivité en pâtirait.

Dans quels domaines, les communicants publics doivent-ils gagner en compétences ?

L’offre de formations de Cap’Com a l’ambition à la fois de fournir les compétences de base et de répondre, de manière solide, aux nouveaux besoins. Nous avons 37 formateurs. Notre catalogue 2025, parmi 58 formations, comprend, entre autres, «  Rédiger sa charte de sobriété éditoriale », « Valoriser la fonction communication par le pilotage de sa performance », « Adapter sa stratégie éditoriale sur Tik Tok » et, bien sûr « Intégrer les outils de l’intelligence artificielle ». C’est dans ces domaines qu’il nous paraît important de progresser.

Où en sont les communicants publics dans la réflexion sur l’IA et  sur son appropriation ?

L'IA ne change pas les éléments fondamentaux. Elle nous libère. Elle va, surtout, mettre en avant le besoin de professionnels qui ne sont pas là pour faire les perroquets. Le « pas de côté » que fait le communicant, c’est cette intelligence humaine d'aller chercher une autre idée, une accroche originale, un angle inédit. Nous sommes des vigies, en capacité de sentir des choses, de voir arriver des mouvements, d’alerter. Finalement, l'IA nous pousse au cœur de notre métier. L’IA, c’est aussi une question de déontologie : elle nécessite qu’on l’utilise de façon transparente. La sincérité fait partie du travail de communication publique. La réflexion collective, au sein de Cap’Com, a permis une maturation et a fourni des points de repère (1).

La défiance des Français à l'égard de la politique, des institutions politiques est puissante. Elle est moins élevée vis à vis des élus locaux. Comment, face à ce phénomène persistant, les communicants publics se situent-ils ?

Ils sont là pour contribuer à rétablir la confiance, dans le cadre de leurs propres responsabilités. Il y a au moins un sujet de satisfaction que démontre la nouvelle vague du baromètre de la communication locale (lire p. ? ). À la question « Diriez-vous que l’information locale émise par votre commune, votre intercommunalité, votre département ou votre région est fiable ? », 76 % des personnes interrogées répondent « oui ». C’est énorme. Mais il y a de bonnes raisons pour que les Français soient méfiants. N’oublions pas le fameux « nuage » de Tchernobyl, l’affaire du sang contaminé, les silences ou les mensonges sur les masques pendant la crise sanitaire…et certaines dérives de la communication, localement.

Dans son livre Les raisons de la défiance (Les Presses de Sciences Po), le politologue Luc Rouban dit qu’il faut respecter le primat de la société civile sur la société politico-administrative. Les communicants publics sont à l’articulation de ces deux domaines. Qu’attendent les citoyens ? Que nous leur donnions une information solide et fiable sur leur vie quotidienne et sur leurs préoccupations, sur la qualité de l’eau, le budget de la collectivité, le taux de pollution, les effets du changement climatique. Ils attendent que nous apportions des preuves à l'appui de ce que nous disons, des éléments de réflexion pour qu’ils forgent solidement leur opinion.  Donc, que nous ayons une certaine neutralité, une certaine probité. C'est ça qui nous engage.

Nous avons un métier exigeant. Nous devons bien-sûr accompagner la mise en œuvre des politiques publiques. Mais nous avons aussi une autre mission : créer, de manière trans-partisane, des espaces assurant la qualité du débat public. C’est ce qui distingue la communication publique de la communication politique et de la communication électorale. Je rappelle que la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 (préambule de notre Constitution) dispose que « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Voilà ce qui fonde le travail des communicants publics.

Exode informationnel, malinformation, désinformation. Comment les communicants publics doivent-ils agir dans cet environnement difficile ?

Nous sommes liés aux journalistes. Je le répète : nous devons nous serrer les coudes. Historiquement, nous n’avons pas les mêmes priorités, les mêmes responsabilités. Elles peuvent même être contraires. Mais, aujourd’hui, face à la puissance de la désinformation et aux ravages d'un obscurantisme qui étend son ombre partout sur le monde, nous devons, les uns et les autres, être des points de lumière.

ZFE, 30 km/heure, tri des déchets, alimentation, réduction de la consommation de l’énergie et de l’eau... Dans la communication sur la transition écologique, quelle est la situation, avec un cumul d’injonctions ?

Les communicants publics relaient les choix du Gouvernement et ceux des élus locaux sur ces sujets de premier plan. Ils les accompagnent dans un mode souvent très descendant. Mais il y a des changements de cap politiques. Ce qui apparaissait comme la grande priorité d’hier passe au second plan aujourd’hui, au profit du pouvoir d’achat ou du réarmement face à la situation internationale. Malgré tout, il y a, dans la société, une profonde prise de conscience sur la nécessité de la transition, notamment parmi les plus jeunes, qui changent de mode de vie. Les communicants publics travaillent dans ce contexte complexe et mesurent bien les limites des simples campagnes de communication. Mais il faut continuer à viser des changements de comportement, en  sortant des incantations. 

Il faut aussi éviter toute forme de culpabilisation tout en sensibilisant En ce sens la communication sur la transition écologique est particulièrement délicate. Il est clair qu’aujourd’hui on n’a pas encore totalement réussi dans ce domaine. Mais les communicants s’y attèlent. Ils prennent la question des transitions à bras le corps. Je pense qu’ils progressent en cherchant les voies les plus efficaces. Ils doivent aussi s’interroger : « Nous-mêmes, sommes-nous en transition ? »

© Cap'Com D.R.

Les démarches participatives ont pu conduire à des impasses ou des faux-semblants. Comment les communicants font-ils pour assurer leur effectivité et leur efficacité ?

En faisant vivre toutes sortes de méthodes de consultation et de concertation, on a tendance à s'éloigner de la démocratie représentative. Dans une forme d’entre-soi, ce sont à peu près toujours les mêmes qui parlent. Comme le démontre Jérôme Fourquet dans Métamorphoses françaises ou dans La France d'après. Tableau politique, et lors de son intervention auprès de notre réseau réuni à Paris cet automne : « Il y a ceux qui ne sont pas sur la photo ».

La responsabilité des communicants publics, c’est de ne laisser personne au bord du chemin. Donc d’obtenir des résultats élevés en matière de contributions aux démarches participatives. L'avantage de la démocratie représentative - certes, il y a une forte abstention - c’est que tout le monde peut voter et tout le monde est appelé à le faire. Après les élus, bien sûr, et à leurs côtés, les communicants publics doivent prendre leur part dans la réduction de la fracture démocratique.

Ils sont aujourd'hui aguerris sur les questions de littératie et d'accessibilité. Ils sont donc en mesure de progresser en trouvant une voie d’équilibre entre la prise en compte de l’attente d’autorité et l’écoute authentique de la population.

Les communicants publics doivent-ils exprimer une certaine humilité ?

Oui ! Je dis souvent qu’une partie de leur travail ne sert à rien, mais on ne sait pas dire laquelle ! Il faut donc être conscients de nos  limites, voire de nos échecs. De solides méthodes d’évaluation progressent peu à peu. Depuis près de quarante ans, la professionnalisation n’a pas cessé. Il ne faut donc pas baisser les bras. Quand je rencontre des communicants publics, je reste souvent étonné de voir à quel point ils sont dans la réflexion, l'échange, l'exigence. Je vous l’assure.

L'arrivée possible de l'extrême droite au pouvoir est-elle perçue comme une menace par les communicants publics ?

Il y a un populisme d'extrême droite et, aussi, un populisme de gauche. Mais le premier fut terriblement plus meurtrier chez nous.

Dans le livre VII de La République, dialogue rédigé par Platon, Socrate considère la démocratie comme une forme « défectueuse » de gouvernance à cause de la corruption. Il désigne deux dangers : la démagogie, c’est-à-dire « l’attitude consistant à flatter les vices du peuple afin de s’attirer ses suffrages » ; et l’ochlocratie, qu’il définit comme « le gouvernement aveugle dominé par les passions de la multitude, de la masse ».

Aujourd’hui, il semble que l'économie de l'attention devienne l'économie de l'émotion. On le voit tous les jours dans les réseaux sociaux. Ne soyons pas complices de ce système. La vigilance s’impose. Nous devons être préparés. Au sein du comité de pilotage de Cap’Com, nous avons mis en place un comité d’éthique pour réfléchir à ces questions. Cette approche déontologique, éclairée par juristes, philosophes, experts et sociologues, va nous donner des points de repères. Où sont les limites ? Est-ce que ça, c’est conforme à l’esprit de notre  métier ou bien non ?

Quelles sont les idées reçues sur la communication publique qu’il faut évacuer ?

La communication publique ne se réduit pas à des outils. Il faut, sans relâche, continuer à démontrer qu’elle s’inscrit dans une démarche  stratégique globale. La communication publique, ce n’est ni de la « com », ni de la propagande. Les communicants publics ne sont ni des magiciens, ni des sorciers. Ce sont des professionnels engagés dans une passionnante, difficile, exigeante et nécessaire démarche de contribution à l’action publique. La communication publique, c’est un service public.

Propos recueillis par Alain Doudiès, journaliste et Philippe Lancelle, communicant public

© Cap'Com D.R.

(1) https://www.cap-com.org/actualités/vers-des-lignes-de-conduite-du-recours-lia-pour-la-communication-publique

 

Les conseils de lecture d’Yves Charmont

Dans chaque numéro de Point commun, l’infolettre bimensuelle de Cap’Com, son délégué général présente un livre. Voici sa sélection pour les lecteurs d’Accroches.

Réenchanter les lieux publics - L’expérience utilisateurs comme levier d’attractivité. Vincent Gollain (Territorial Éditions. 2020).

Une histoire de la phrase française - Des Serments de Strasbourg aux écritures numériques. Sous la direction de Gilles Siouffi (Actes Sud / Imprimerie nationale Éditions. 2020).

Communication publique accessible et inclusive - Panorama de pratiques de pays de l'OCDE. Emilie Cazenave et Alessandro Bellantoni (OCDE. 2022).

Penser l’incommunication. Dominique Wolton (Le bord de l'eau Éditions). 2024. Présentation détaillée du livre dans Accroches - Avril-Mai-Juin 2024.

Ajoutons à ce choix d’Yves Charmont une véritable introduction à la profession par la fondatrice de Cap’Com, Dominique Mégard. La communication publique et territoriale. (Les Topos - Dunod.  2022, 3e édition).

 

Une équipe, une coopérative, un comité de pilotage

Cap’Com s’appuie sur dix salariés permanents, conduits par Yves Charmont, délégué général, et Andréane Lecarpentier, directrice adjointe, notamment en charge de la formation et de la communication. Cette équipe reste basée à Lyon, une volonté significative.

À Cap’Com, l’esprit coopératif était dans l’air. En 2019, il a été confirmé par la création d’une société coopérative d’intérêt collectif, conduite par un conseil coopératif, présidé par Bernard Deljarrie, ancien délégué général. Ses trois principes : gouvernance ouverte aux acteurs de la communication publique et territoriale (75  associés actuellement, salariés actuels ou anciens, professionnels en activité ou pas) ; mission d’accompagnement de la profession dans un cadre non lucratif ; indépendance financière.

Le réseau de Cap’com est conduit par le comité de pilotage. Sa centaine de membres, professionnels et observateurs, réfléchit aux enjeux et aux mutations du métier, oriente les activités et élabore le programme du Forum annuel.

 

 

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