Les fils sont grossiers, la référence littéraire bâchée et rabâchée : pas un jour ne passe sans qu’un haruspice à la clairvoyance toute relative ne prêche sur LinkedIn la fin du monde tel que nous le connaissons, avec ses mots – qu’ils se montrent bons, justes, ou même acérés. Pourtant, si tous s’accordent à citer Georges Orwell, c’est que 1984, le roman-phare de l’écrivain britannique, continue à fasciner par la prophétie qu’il augure entre ses lignes : la chute d’une civilisation se fonde sur le délitement de sa langue.
Le règne de l’élément de langage : décryptage d’une tendance importée d’Oceania
Lundi matin. La semaine démarre à peine qu’un récap’ s’échoue dans votre boite mail. Vous n’avez pas le temps d’avaler votre premier café que vous oscillez du chef à la lecture des premières lignes : on vous mâche le travail. Les éléments de langage sont prêts, livrables clés en main, ciselés pour impacter votre cible avec le plus de force. Rien ne dépasse de l’aréopage de ces phrases simples, calibrées pour une ingestion-éclair dans le métro, dans la rue, sur son smartphone. C’est avec une certitude toute professionnelle que vous validez l’ensemble. Et si nous, communicants, rhéteurs et autres professionnels de la langue, étions les premiers responsables ?
Ce que démontre George Orwell, c’est que l’on ne détruit pas une langue comme on détruit un édifice : personne ne viendra toquer à votre porte, bardé d’explosifs, avec la ferme intention de souffler vos Larousse dans un champignon coloré flairant bon le soufre. Ici, le chantier de démolition ne convoque ni artificiers en herbe, ni poudre à canon. Au contraire, il se pare des atours de la subtilité : la destruction du langage ne s’opère qu’au fil d’un méticuleux travail de sape, afin que la population, attachée à l’artefact archaïque de son idiome, ne s’empêtre pas dans une révolution incompatible au bien-être du collectif.
Si nous sommes bien loin du régime océanien et du sinistre collet qu’appose le Ministère de la Vérité à toute complexité intellectuelle ou langagière, certaines tendances doivent alerter, en premier lieu les tenants d’une certaine idée de la parole, du langage, de la communication :
- L’élément de langage, porte-étendard d’une communication bourrée aux préceptes d’un marketing triomphant, n’a rien à envier à la « double-pensée » orwellienne : les énoncés lapidaires se succèdent dans un rythme parataxique, au nom du principe-roi de la simplicité. Le but ? Ne jamais, sous aucun prétexte, induire chez son audience le moindre inconfort intellectuel, la moindre difficulté cognitive face à sa préhension d’une idée. Qu’importe si le discours supplante le faire, si les énoncés performatifs se juxtaposent, si les idées s’attrapent à la volée dans le courant ininterrompu d’un temps médiatique qui ne souffre d’aucun répit.
- Comment ne pas parler de l’IA ? Grande machine à produire, à voler, à trahir ; Ouroboros numérique intarissable dont la fiabilité et le style questionnent notre rapport à la valeur. Combien favorisent la gratuité à la qualité ? L’abondance à la rareté ? La facilité à la fiabilité ? Le progrès est en marche, nous dit-on, tandis que se noient dans la mer numérique des contenus répliqués les quelques humains échappant aux robots.
Le constat est accablant. La parole, vidée de sa valeur, connaît un déficit de confiance sans précédent. Aux États-Unis, Donald Trump triomphe, sa logorrhée fascisante se répand comme une traînée de boue sur les réseaux sociaux et parmi les cerveaux, menaçant l’équilibre d’un ordre mondial déjà ébréché. En France, la situation n’est guère plus réjouissante : la Ve République connaît une crise de régime sans précédent, et le personnel politique semble bien incapable de répondre aux angoisses d’une population aux abois. Les énoncés se succèdent, les discours anxiogènes aussi. Et la démocratie, doucement, se met à danser une valse incertaine au tempo des allocutions guerrières.
Résister, ou réhabiliter la pensée complexe
Il est plus que temps de réagir. Face à la prolifération d’une langue vidée de sa substantifique moelle, nous, artisans du verbe, faiseurs d’idées et d’opinions, portons une responsabilité inédite face à l’Histoire. Parce que nous sommes les dépositaires de cette injonction à produire toujours plus de cet idiome simpliste, aseptisé mais pourtant létal, qui parle sans jamais dialoguer, qui assène sans jamais interroger, qui énonce sans jamais cliver. Il y a urgence à lutter contre l’entropie qui point à l’horizon, brève après brève, post après post, discours après discours.
Comment combattre la novlangue, cet Hécatonchire de la communication dont on craint et redoute les mille bras et implications ? Il n’existe aucune réponse claire à apporter. La novlangue, plus qu’une simple référence littéraire, devient un système à neutraliser la charge idéologique du discours, sa masse polémique, pour en maximiser le potentiel viral.
Face au Big Brother d’une pensée fast-food, formatée et calibrée, osons le choix de l’intelligence. Réhabilitons la « pensée complexe » chère à Edgar Morin. Érigeons-nous en résistants face au diktat du court, du simple, du percutant – parce que transmettre ne se limite pas au dire, puisqu’il y a de la place à prendre au-delà du slogan, du percutant, de l’impactant. Réhabilitons les phrases et les formats longs. Faisons le pari de l’intelligence des lecteurs et publics auxquels nous nous adressons. Sortons du dogme qui réduit le citoyen, le client, le consommateur, en variable mathématique à manipuler, séduire, rallier en fonction d’un faisceau de critères savamment sélectionnés. Refusons la facilité et les solutions qui nuisent autant à notre crédibilité qu’à nos audiences.
Questionner l’impératif de la parole
Nous sommes envahis. Nos espaces cognitifs sont assiégés par les sollicitations. Dans de nombreux secteurs, l’injonction est à la présence à tout prix. Nos silences se raréfient, nos instances de réflexions aussi. Nous ne prenons de recul que le strict nécessaire pour éviter la saturation de nos cibles. Et si la novlangue naissait de cet impératif productiviste ? D’avoir à émettre quitte à ne rien dire ? Après tout, les plus belles prises de parole sont sublimes des silences qu’elles abritent ; les plus grands romans riches des années de ratures que suppose l’écriture.
Apprenons à taire pour redorer le blason de notre langue dévaluée. Peut-être alors seulement échapperons-nous au destin de Winston Smith, incapable de discerner l’amour de la haine, la liberté de la servitude…
Camille Lallement
Plume indépendante
© Laurent Boutonnet
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