Sans précédent, le stimulant rapport de l’INA Le monde de l’information en 2050 : des scénarios possibles trace trois perspectives, très différentes. Un de ses auteurs, François Quinton, rédacteur en chef de La Revue des médias, présente les raisons de se saisir de cette étude, notamment avec l’outil d’analyse qui a été forgé, la « matrice d’incidences ».

Nous vivons une époque marquée par les incertitudes sur l’avenir du journalisme et même les inquiétudes. Le rapport de l’INA Le monde de l’information en 2050 : des scénarios possibles n’apporte pas de réponses aux nombreuses questions qui se posent sur le futur des métiers et des médias. Pas de boule de cristal, mais des instruments d’analyse. Pas de prédictions, mais une projection à vingt-cinq ans (1).

Ce travail résulte des Etats généraux de l’information (EGI) qui, en 2024, ont voulu faire face à une urgence « Sauvegarder et développer le droit à l’information » en formulant des propositions (2). Elles étaient appuyées sur diverses formes de réflexion collective et de multiples contributions. Christophe Deloire, délégué général des EGI, alors secrétaire général de Reporters sans frontières, décédé en juin 2024, a voulu les compléter. Il a commandé une étude prospective à l’INA. Produit en moins de six mois, le rapport a été coordonné et piloté par l’Institut national de l’audiovisuel. Réalisé par un groupe de travail composé de cinq experts (3), il s’est nourri de l’audition de 34 personnalités, à même de « déceler les signaux faibles annonciateurs d’évolutions majeures ».

Trois scénarios significatifs

Choix déterminant, empreint d’un certain réalisme : les futurs de l’information sont pensés dans un monde proche du nôtre. Ont été écartés les scénarios radicalement différents, qu’il soit collapsologue (effondrement de la civilisation thermo-industrielle) ou transhumaniste (remplacement de l’homme par la machine).

Toutefois, la multiplicité des possibles reste immense. Pour que ce rapport soit très accessible, seulement trois scénarios significatifs ont été retenus :

> Un très optimiste ou clair : le miracle informationnel. En 2050, l’information vit un âge d’or. Les citoyens ont pris en main leur destin informationnel.

> Un très pessimiste ou obscur : l’information liquéfiée. En 2050, c’est le chaos informationnel. Les citoyens ont décroché de l’information, devenue trop volatile.

> Un médian ou clair-obscur : l’information éclatée. En 2050, l’information est fragmentée. Les citoyens décrochent partiellement de l’information commune.

Cinq chocs

L’étude projette les effets des cinq transformations majeures qui toucheront tout l’écosystème informationnel : les chocs technologique, économique, politique, sociétal et écologique. Cette « matrice des incidences » formalise par des tableaux les interactions de chacun de ces cinq chocs sur les quatre autres. Elle identifie ainsi, de manière non exhaustive, plus de deux cents effets, positifs ou négatifs, des changements sur la qualité de l’information et sur son accès. De quoi penser, échanger, jouer, peut-être en activant son imagination.

(1) https://larevuedesmedias.ina.fr/sites/default/files/20240/09/EGI_RAPPORT_DE_PROSPECTIVE_INA.pdf

(2) https://etats-generaux-information.fr/la-restitution

(3) Antoine Bayet, journaliste et directeur éditorial de l’INA ; Antoine Buéno, essayiste et conseiller au Sénat ; Agnès Chauveau, historienne des médias, directrice générale déléguée de l’INA ; François Quinton, rédacteur en chef de La Revue des médias de l’INA ; Jérôme Ruskin, fondateur et directeur général du magazine de futurologie Usbek & Rica ; Nathalie Sonnac, professeure en Info&Com à l’université Paris Panthéon-Assas, présidente du Conseil d’orientation et de perfectionnement du CLEMI (Centre pour l'éducation aux médias et à l'information).

 

François Quinton : « Un outil pour construire des hypothèses »

Le rédacteur en chef de La Revue des médias met l’étude en perspective.

Comment l’étude a-t-elle été reçue ?

Nous l’avons présentée à des journalistes, des professionnels des médias, des communicants, des conseillers politiques. Elle a suscité de l’intérêt et des débats. Notre mission n’était pas de formuler des recommandations, mais d’imaginer les éventuels futurs de l’information.

Quels sont les principes qui ont guidé les auteurs de l’étude ? 

Nous devions répondre à une demande claire : être transparent sur la méthodologie. Nous avons donc présenté la matrice d’incidences. Le rapport permet, à partir d’hypothèses comme le développement des sciences cognitives, de se projeter et de s’orienter. C’est ce que l’on peut attendre de la prospective. Mais nous savons que ces scénarios ne se réaliseront pas tels quels.

Comment les journalistes et les autres professionnels peuvent-ils s’approprier l’étude ?

La série des entretiens que nous avons réalisés a permis de repérer le plus déterminant dans les mutations de l’écosystème de l’information. La matrice des incidences est un outil qui formalise les multiples effets possibles des changements technologiques, économiques, politiques, sociétaux et écologiques. Le rapport de l’INA ne prétend pas épuiser le sujet de ce que pourra être l’information en 2050. Il ne montre pas des choix binaires. Accessibles, synthétiques, les trois scénarios sont conçus pour ouvrir des pistes de réflexion. On ne peut pas réfléchir au futur de l’info sans réfléchir au futur de la société.

Pas plus ?

L’étude a aussi l’ambition d’alerter sur les risques critiques, d’attirer l’attention sur les opportunités et d’identifier des leviers d’action possibles. Sans, pour autant, présenter des préconisations opérationnelles.

L’étude met sur le même plan les conséquences de cinq « chocs ». Quels sont les enjeux les plus importants ?

Quand on pense au futur, les bouleversements technologiques sont souvent privilégiés. Ici, les cinq chocs ne sont pas hiérarchisés. Nous avons donné toute leur place aux quatre autres. C’est une manière d’avoir une vision globale sur le devenir de la société et de ses conséquences sur le monde de l’information.

Propos recueillis par Alain Doudiès

Journaliste

 

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