Dans un univers professionnel bousculé, où se situe l’École supérieure de journalisme de Lille ? Comment se porte l’aïeule ? Réponse à plusieurs voix dont la mienne, plus de cinquante ans, après que je suis sorti de l’ESJ.

La centenaire est fringante. En novembre, elle a fêté avec entrain son anniversaire sur les modes rétrospectif, festif et quelque peu prospectif. J’y ai cherché, dans les échanges et dans l’esprit des lieux, non pas la nostalgie, mais les transformations et les perpétuations.

Le plus frappant des changements : le nombre d’étudiantes, une poignée autrefois, une majorité aujourd’hui. Le plus décisif, la diversification continue des formations (Lire « La gamme des principaux parcours). Son directeur, Pierre Savary (65e promotion) explique les objectifs de cette démarche (Lire son interview). En 2002, l’ESJ est devenue une des composantes de l’établissement public expérimental « Université de Lille ». Dernière innovation en 2024 : le diplôme « Mer et médias », en lien avec l’université de Brest. Ce mouvement s’appuie sur un socle bien arrimé. Ni structure publique, ni entreprise privée lucrative, l’ESJ Lille reste une école associative indépendante qui compte 38 salariés et accueille 800 étudiants.

L’ESJ Lille est indépendante, ni structure publique, ni structure privée lucrative, mais associative. Elle garde la flamme d’une certaine idée de la profession et d’un corps de valeurs distinctives, à peu près comme il y a cinquante ans : l’utilité sociale du journalisme, l’éthique, non pas vague supplément d’âme, mais repère actif. « Un journalisme de faits, qui va au cœur de la vague et ne se contente pas de l’écume », complète  Pierre Savary. « Le dialogue avec un public défiant, la maîtrise des outils techniques pour garder les rênes du contenu éditorial », ajoute Corinne Vanmerris, directrice adjointe et directrice des études. Louis Dreyfus, président du conseil d’administration de l’ESJ et du groupe Le Monde, n’hésite pas affirmer : « Nous voulons continuer à avoir un niveau d’excellence très élevé. »

 

Pierre Savary : « Une profession porteuse de sens »

© Service Communication-Marketing ESJ Lille

Comment repérez-vous les nouveaux besoins de formation ?

Quotidiennement, grâce à nos près de 400 intervenants, en immense majorité journalistes. Structurellement, par les membres du conseil d’administration, dont la moitié sont des journalistes professionnels, et par le conseil pédagogique où sont rassemblés les représentants des syndicats de journalistes et ceux des organisations des employeurs.

Comment les demandes des médias ont-elles évolué ?

Ils veulent des journalistes à la fois généralistes et forts d’une spécialisation. Autrefois, la formation était structurée par les différentes techniques des médias. Aujourd’hui, l’attente est plus fine. Par exemple, un journaliste sportif qui sache traiter les aspects économie, santé ou financement ou une solide pro des faits divers. Les médias souhaitent des journalistes extrêmement polyvalents capables de travailler sur tous les supports

« Exode informationnel », désinformation, « post vérité » : nombreuses sont les menaces sur le journalisme. Comment sont-elles traitées ?

Plus que jamais par la vigilance, par le développement de l’esprit critique. Chez les étudiants, le réflexe de vérification des informations est développé, plus peut être aujourd’hui qu’hier. L’une des difficultés est que les journalistes n’ont pas toujours le temps nécessaire pour répondre à cette exigence. Or elle est indispensable. Nous développons depuis plusieurs années l’éducation aux médias et à la formation. Expliquer le métier, décrypter la fabrique de l’information et former des journalistes à l’éducation aux médias, c’est face, à la défiance apporter une réponse stratégique.

Quelle est l’idée reçue qui vous exaspère ?

« Les écoles de journalisme, c’est du formatage ». Or, nous ne cessons pas de diversifier méthodes pédagogiques et contenus des formations. Et, dans les rédactions, les étudiants se heurtent souvent à de stricts formatages du traitement des informations.

Quel conseil donnez-vous aux jeunes qui veulent devenir journalistes ?

Faites de vos rêves une réalité et embrassez, si vous le souhaitez, une profession utile à la société et porteuse de sens.

Propos recueillies par Alain Doudiès

Journaliste

 

La gamme des principaux parcours

Recrutement Post-bac

Académie ESJ Lille. En partenariat avec l’Université de Lille, découverte des métiers du journalisme et préparation des concours des formations au journalisme, tout en suivant une licence

Recrutement Bac+2

Licence pro journalisme de sport

Licence pro journalisme de proximité

Recrutement Bac+3

Diplôme généraliste niveau master 2, dont partenariat avec Sciences Po Lille (double cursus : les étudiants sont doublement diplômés)

Journalisme de science intégré au diplôme généraliste

Formations à distance

Bac+3 : licence journalisme multimédia

Bac+5 : masters 2  Climats et médias ; master Management des médias

 

Le regard de cinq anciens

Formés à l’ESJ Lille, des journalistes, basés en Occitanie, témoignent.

1. Qu’est-ce que l’ESJ t’a apporté ?

2. Quelles doivent être, aujourd’hui, les priorités de la formation initiale ? 

 

Elizabeth Badinier (65e promotion, 1991)

Rédactrice en chef d’Ici Hérault (ex-France Bleu Hérault)

1. L’ESJ m’a donné une ouverture d’esprit, une rigueur, la volonté de me challenger, des techniques journalistiques radiophoniques. Elle m’a ouvert les portes pour des piges et des stages. Elle m’a fait découvrir un métier que je fantasmais. Elle m’a donné l’amour du travail. Elle m’a rendue fière de ce que je suis. 

2. Les priorités aujourd’hui doivent être la certification de l’info, la lutte contre les fake news, donc la rigueur. La lutte contre le suivisme. 

 

Laurence Creusot (59e promotion, 1985)

Journaliste - Formatrice à ESJ Pro Montpellier (1)

Membre du conseil d’administration de l’association des Anciens (Réseau ESJ)

1. L’ESJ, c’et la pluridisciplinarité. J’ai travaillé en radio, à la télévision, sur le web et en presse écrite, notamment grâce à ma formation initiale. L’ESJ, ce sont des intervenants exigeants et bienveillants. Les clés du métier données par ceux qui le pratiquent au quotidien, voilà le secret de l’excellence de l’ESJ  Lille.

2. L’école négocie le virage des nouvelles technologies et des réseaux sociaux -   IA, Data, Meta - tout en continuant à exiger d'aller sur le terrain, au plus près des citoyens. C’est le défi de demain. Car il s’agit d'affronter la défiance croissante vis-à-vis des médias, couplée au refus de payer, pour être informée, d’une génération habituée au tout gratuit sur le net

 

Alain Doudiès (44e promotion. 1970)

De nouveau journaliste.

1. L’ESJ m’a apporté une solide formation technique, fondée sur une idée exigeante et vivifiante du journalisme et de sa contribution à la citoyenneté. Ces compétences m’ont armé dans mon parcours de journaliste et aussi dans mon second métier de communicant public.

2. L’exercice du métier s’est bigrement compliqué. Le socle soit rester la formation aux diverses des techniques. Ces bases ne valent que si les futurs journalistes sont à même de faire face à une série de phénomènes : défiance, « exode informationnel », révolution de l’intelligence artificielle et, plus menaçants, les ravages de puissantes stratégies de désinformation sur la raison d’être du journalisme : établir les faits.

 

Henri Frasque (66e promotion, 1992)

Journaliste indépendant. Correspondant à Montpellier pour « Le Point » et « Ouest-France ».

1. L'ESJ m'a apporté des fondations solides pour commencer dans ce métier : pratique des genres journalistiques, bases de l'écriture, choix des angles, nécessité absolue de rendre un article à l'heure, rigueur dans le traitement et la vérification de l'info... 

2. Priorités actuellement : renforcer la culture générale des futurs journalistes, les initier aux nouveaux canaux et modes de traitement et d'écriture de l'info (podcasts, réseaux sociaux, IA...), leur parler éthique et droit du travail, et bien sûr, leur apprendre à vérifier et revérifier les infos. 

 

Sabrina Ranvier (77e promotion. 2003)

Journaliste indépendante - Formatrice à ESJ Pro Montpellier (1)

1. C’est une école très professionnalisante. On y était sans arrêt mis en situation de production et formé par des journalistes venus de différents médias, qui montraient diverses manières de travailler. L’école m’a aussi transmis le goût de la transmission. Et elle m’a donné accès à un très utile réseau professionnel.

2. La formation initiale doit insister, plus que jamais, sur les fondamentaux : la vérification de l’information, l’enquête. Elle doit aussi pousser au travail « sur le terrain». On ne peut pas rester assis derrière un ordinateur toute la journée pour agréger des contenus.

(1) Filiale de formation continue du groupe de PQR Centre France, associé à l’ESJ Lille.

 

Le livre du centenaire

« L’ESJ Lille raconte 100 ans de journalisme » : documents, portraits, récits, témoignages et une riche iconographie pour raconter, à la fois les mutations du métier et l’école d’avant-hier, d’hier et d’aujourd’hui. Avec quelques éminents anciens qui disent «  Ce que l’ESJ m’a apporté », dont Stéphane Alliès, Sorj Chalandon, Patrick Cohen, Anne-Claire Coudray, Albert du Roy,  Jean-Paul Kauffmann, Patricia Loison, Christian Prudhomme ou Tristan Waleckx.178 pages (Editions Autrement).

 

Quatorze écoles reconnues

Contrairement à l’ESJ Paris et à bien d’autres, l’ESJ Lille fait partie des quatorze écoles dites « reconnues » par la filière professionnelle. C’est la plus ancienne à bénéficier de ce label attribué par la Commission paritaire de l’emploi des journalistes. Celle-ci est composée des délégués des six syndicats de journalistes (SNJ, SNJ-CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC) et des représentants des éditeurs des différents types de presse. En Occitanie, seule l’EJT (Ecole de journalisme de Toulouse) figure dans ce dessus du panier. La qualité des écoles est évaluée tous les quatre ans, avec huit critères sur le contenu de la formation, l’insertion professionnelle et le suivi des diplômés.

www.cnmj.fr/basedocumentaire/ecoles-journalisme-reconnues/

Alain Doudiès

Journaliste

© A. Caffiaux Université de Lille

 

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