En cet après-midi d’avril, dans les rues animées de Bellefontaine, Eliette revient des courses, caddie rempli à la main. À 75 ans, elle vit seule, et derrière sa bonne humeur se cache une inquiétude : celle de manquer de médecin au quotidien : « J’ai un bracelet en cas d’urgence, mais c’est angoissant à mon âge. Glisser dans la baignoire, aller dans la douche, chuter… C’est compliqué et je stresse de ne pas avoir de médecin qui se déplace », confie-t-elle. Même sentiment pour Pierre, 50 ans, au chômage, lui aussi habitant du quartier. « Quand je suis arrivé il y a dix ans, au cabinet médical de Bellefontaine c’était du délire complet. Il y avait trente personnes dans la salle d’attente », raconte-t-il.
Et les derniers chiffres disponibles viennent confirmer ces inquiétudes : selon l’Agence Régionale de Santé, à Toulouse le nombre de départs de médecins généralistes est supérieur aux installations. Il y a eu 37 cessations d’activité en 2023 (pour 24 installations). En 2024, la tendance s’améliore légèrement, sans toutefois compenser les déséquilibres de l’année précédente, avec 27 cessations d’activité et 29 installations. « Sur les cinq à dix dernières années, on compte environ une trentaine de départs non remplacés sur l’ensemble du Mirail, dont une dizaine rien qu’à la Reynerie », observe Anas Al Oglah, jeune généraliste de 31 ans installé dans le quartier depuis trois mois. Toujours selon l’ARS, près de 38 % des médecins en activité à Toulouse ont aujourd’hui plus de 60 ans.
“Il faut 2,8 médecins pour remplacer un départ à la retraite”
Une situation préoccupante à laquelle Patricia Bez, adjointe au maire de Toulouse en charge de la Santé, est particulièrement attentive. Mais remplacer un·e médecin à la retraite n’est pas si simple : « Les jeunes médecins n'ont pas du tout la même manière de concevoir leur activité que leurs aînés : ils ont grandi sans voir leurs parents, et ils n'ont pas du tout envie de reproduire ce schéma en passant leur vie au travail. Donc effectivement, ils ne travaillent pas 70 heures par semaine mais plutôt 38 ou 40 heures. » Résultat : « Il faut désormais 2,8 jeunes médecins pour remplacer un départ à la retraite, pour ne pas dire 3 », estime l’élue. Par ailleurs, une autre explication avancée par Patricia Bez vient s’ajouter à ces difficultés : « En 2020, le président de la République a supprimé le numerus clausus (dispositif qui limitait le nombre d'étudiants en médecine, NDLR). Mais les études de médecine durent 10 ans : on est en 2025, donc on est dans le trou ! » Une manière de dire qu’il faut patienter jusqu’à 2030 pour que cette mesure ait des résultats tangibles.
En attendant, les cabinets sont débordés, les soins non programmés deviennent difficiles à assurer (par exemple lorsqu’un·e enfant a de la fièvre). Cheffe de projet de la Maison de santé pluridisciplinaire (MSP) de la Reynerie, l’infirmière en pratique avancée Soraya Haddad alerte sur une autre conséquence : « Avec les départs à la retraite, les autres professionnels de santé du quartier reçoivent un afflux de patients sans médecin traitant. Notre engagement, c’est de ne laisser aucun patient sans suivi, en particulier ceux atteints de pathologies chroniques. »
Pour les patient·es, l’information passe surtout par le bouche-à-oreille. « Certains médecins sont remplacés, mais les gens ne sont pas forcément au courant. C’est mon pharmacien qui m’a dit qu’il y avait deux remplaçants qui allaient s’installer à la Reynerie », raconte Eliette.
Le Mirail, un cas isolé ?
Et pourtant. Avec 112 médecins généralistes recensés en 2024, soit 20 % des effectifs toulousains (chiffres de l’ARS issus de l’Assurance Maladie), le Mirail affichait une concentration relativement élevée de praticien·nes par rapport à d’autres quartiers. À titre de comparaison, Rangueil recensait l’année dernière 77 médecins et les Minimes, 71. À Saint-Cyprien, on comptait 102 médecins. Gaëtan Cognard, le maire du quartier Reynerie-Bellefontaine-Mirail-Université, veut relativiser : « La difficulté d’accès aux soins est présente partout à Toulouse. Je ne dis pas qu’il n’y a aucun problème à la Reynerie, mais au regard des difficultés globales, on peut dire qu’on est plutôt bien doté. »
Néanmoins, au regard des 31 000 habitant·es du Grand Mirail, un quartier prioritaire ou la moitié vit sous le seuil de pauvreté (Insee), la réalité de terrain est tendue. Pour Bouchra, 54 ans, « c’est la galère. Je travaille, je ne peux pas attendre des heures chez le médecin, alors parfois, je laisse tomber : j’achète un calmant pour éviter l’attente ».
Un témoignage qui ne surprend pas Anas Al Oglah, médecin généraliste : « Le désert médical est partout, que ce soit à Tournefeuille, aux Carmes ou à la campagne. Au Mirail, les chiffres donnent l’impression qu’il y a beaucoup de médecins mais ce n’est pas proportionnel au nombre d’habitants. » Le jeune médecin explique qu’à son cabinet de la place Abbal, il n’a même pas mis de plaque pour indiquer son emplacement : « Il y a déjà beaucoup trop de monde, je ne peux pas recevoir davantage de gens », regrette-t-il. Il y a quelque temps, il a ouvert une journée sans rendez-vous et s’en souvient encore : « J’ai eu du monde de 8h à 23h, et quand je suis parti il y avait encore la queue. Je ne referai plus jamais ça ! »
Caroline, généraliste de 35 ans qui a fait des remplacements au Mirail, admet : « On ne fait pas ce métier pour travailler comme ça. C’est trop dur. »
Une patientèle atypique, des difficultés dans la prévention
Il faut dire qu’au Mirail, être médecin n’implique pas les mêmes compétences qu’en centre-ville ou en première couronne de Toulouse. Tout d’abord, les patient·es présentent des particularités médicales liées à leur environnement social et économique. « Ils sont plus malades que d’autres personnes en dehors des quartiers prioritaires compte tenu de leur classe sociale », constate le généraliste Anas Al Oglah. Et les pathologies sont souvent plus lourdes : hypertension, diabète, troubles dépressifs. Beaucoup d’entre eux / elles cumulent des facteurs de risques liés à la précarité : « Quand on reçoit une personne diabétique et qu’on lui dit ‘il faut manger des fruits et des légumes’, et qu’elle répond ‘oui mais je n’ai pas les moyens’, on se rend compte de l’ampleur du problème », souligne l'infirmière Soraya Haddad.
Elle se souvient également d’une patiente, réfugiée, qui souffrait de migraines persistantes : « Son médecin me l’a envoyée, en me demandant si je pouvais discuter avec elle. Il ne savait plus quoi faire. Je me suis rendue compte qu’elle dormait dans la rue avec ses enfants. Nous avons tout mis en œuvre pour lui trouver un refuge. Une fois relogée, l’état de santé de cette femme s’est nettement amélioré. »
Ce lien entre précarité et santé est bien documenté : selon l’Insee, en 2021, près de 45 % des personnes en situation de pauvreté ou d’exclusion sociale déclarent souffrir d’un problème de santé chronique ou durable, contre 35,8 % parmi les personnes non concernées. Face à cette réalité, Soraya Haddad insiste sur l’importance de l’engagement des professionnels de santé du Mirail : « Il ne faut pas être dans le jugement. Il faut être humain. »
L’un des défis principaux des soignants réside dans la prévention : « Ici, tant qu’il n'y a pas de douleurs, tant qu’il n'y a pas de sang, il n’y a pas de problème ! Pourtant, il y a beaucoup de maladies asymptomatiques comme les cancers », analyse le généraliste Anas Al Oglah. « On essaie de faire passer aux patients des mammographies, des coloscopies… mais c’est difficile de leur faire intégrer que le premier traitement est la prévention. Ils reçoivent le document à la maison, mais ils ne l’ouvrent même pas. »
En effet, au-delà du soin, les professionnels sont aussi confrontés à des demandes d’accompagnement administratif ou social. « Les patients viennent souvent pour qu’on leur explique un courrier médical qu’ils ont reçu », relève le généraliste. Dans ce contexte, la langue devient un levier d’accès aux soins. « Parler arabe est ma force. Cinq médecins à la maison de santé pluriprofessionnelle parlent arabe, mais aussi anglais, pour les personnes anglophones comme les Afghans par exemple », explique-t-il. Une compétence qui, selon lui, change la relation soignant-patient : « Quand un médecin ne comprend pas son patient, il veut souvent aller vite. Le patient, lui, repart sans comprendre les conseils. »
La nouvelle MSP, première brique vers l’amélioration des soins
La future Maison de Santé Pluridisciplinaire (MSP) de la Reynerie, qui aurait dû ouvrir au printemps, constitue une solution concrète. La date officielle de son ouverture n’a pas encore été communiquée en raison de retards dans les travaux, mais ce projet d’envergure touche à sa fin : sur la place Abbal, la MSP proposera 1 310 m² d’espace, avec une pharmacie au rez-de-chaussée et des cabinets pour 13 professionnels de santé libéraux répartis sur deux étages. Médecins généralistes, infirmiers mais aussi podologue, psychiatre, orthoptiste, sage-femme, diététicien et psychologue y exerceront. Une permanence de soins de 20h à minuit sera également assurée, améliorant ainsi la continuité de l’offre médicale. Pour Soraya Haddad, qui a porté le projet à bout de bras, c’est une satisfaction : « Des beaux locaux, accueillants, spacieux, confortables, accessibles en métro, pour donner une meilleure image du quartier. Cet équipement doit aussi véhiculer un message pour les habitants : ‘nous sommes là, vous pouvez avoir accès aux soins ici, vous y êtes en sécurité’. »
Ce projet s’inscrit dans une dynamique plus large soutenue par l’ARS et les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS), comme celle de Rive Gauche à laquelle le Mirail est rattaché. Ces CPTS travaillent avec les universités pour disposer de professionnels Maîtres de stage universitaires, véritable gage d’attractivité. L’ARS encourage aussi l’installation de médecins grâce à des dispositifs d’aides ciblés dans les quartiers prioritaires. Pour Patricia Bez, élue en charge de la Santé à la Mairie de Toulouse, il est important que les médecins qui s’installent restent sur la durée : « Notre volonté est de nous appuyer sur la médecine en libéral plutôt que salariée. Quand un médecin veut s'installer et qu’il achète son bien, c'est l'assurance de le voir être pérenne sur le site. Alors que les médecins qui s'installent en centre de santé en tant que salariés, peuvent arriver vite, mais aussi repartir vite. »
À cela s’ajoutent des dispositifs complémentaires tels que l’association Passerelle Santé Femmes à Bellefontaine, qui améliore l’accès aux soins pour les femmes du quartier, ou encore le Centre de Santé Basso Cambo, qui complète l’offre locale. La Médiatrice en santé a également un rôle important pour accompagner les patients et patientes qui n’ont pas de couverture sociale.
Anas Al Oglah, qui a choisi d’exercer à La Reynerie où il est né, occupera un local de la nouvelle MSP, mais sans en être propriétaire. « Je n’ai jamais travaillé en équipe, j’attends d'abord de voir comment ça va se passer. » Mais pas question de quitter le quartier. « Malgré les difficultés qu’il y a au Mirail, j’ai choisi d’y rester parce que je veux rendre ce que le quartier m’a donné. Ici le médecin généraliste a une place dans la famille. »
Sarah Bessadra, Kamélia Mekki et Sophie Arutunian pour MQML
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