Dialogue citoyen, débat public, concertation… Exercices règlementaires imposés, alibis démocratiques ou véritables outils de co-construction et espaces d’échanges et de partage pour fabriquer du commun ? Estelle Brasseur-Brisset, directrice conseil concertation et communication pour l’agence Sennse, nous livre son expertise sur un sujet qu’elle connaît par cœur, et qu’elle met en pratique sur tous les territoires et dans bien des domaines depuis de nombreuses années. 

Les études sur le sujet le montrent, la défiance des citoyens à l’égard de la parole et de l’action publiques grandit. Les différentes formes de concertation sont-elles un moyen de réduire cette fracture ?

J’ai bien sûr envie de répondre oui car je crois en mon métier ! Et parce que la concertation est, par essence, un outil de lien entre l’action publique et les citoyens puisqu’elle se doit d’accompagner, d’enrichir et d’éclairer l’élaboration des politiques publiques et des projets d’aménagement du territoire de l’expertise d’usage des habitantes et habitants, et de toutes les parties prenantes directement concernées par ces projets (collectivités, associations, acteurs économiques, services de l’État, etc.). Toute démarche de concertation digne de ce nom veille donc à ce que les citoyennes et les citoyens soient clairement informés des projets impactant leur avenir et, surtout, qu’ils soient en capacité de s’exprimer librement, de donner leur avis, d’apporter leur contribution. Et c’est notre responsabilité, et notre éthique, de professionnels de la concertation de garantir cette transparence de l’information et ce droit de participation du public. Nous sommes d’ailleurs appuyés en cela par la CNDP, autorité administrative indépendante qui veille au bon déroulement des démarches de concertation concernant les grands projets.

Or, et cela peut paraitre paradoxal face à cette défiance que vous évoquez, et qui grandit effectivement, la concertation s’est largement développée : de bien souvent uniquement « réglementaire » il y a quelques années, elle est devenue de plus en plus « volontaire », à l’initiative de porteurs de projets qui ont compris que ces démarches participatives étaient à la fois source d’enrichissement de leur projet, dans ses phases d’élaboration, et facilitateur d’acceptabilité, dans ses phases de réalisation.

Il y a donc un hiatus aujourd’hui qui doit tous nous interroger, élus, porteurs de projets, concertants, mais aussi citoyens, qui dénoncent cette fracture, réelle, alors que leur avis est de plus en plus sollicité avec la croissance, la diversité et la richesse des démarches participatives actuelles.

En quoi la concertation peut également se révéler être un outil précieux dans un contexte de remise en cause ou de « zadisation » des grands projets structurants ?

Cette acceptabilité que j’évoquais est à la fois de plus en plus nécessaire, mais pourtant de plus en plus difficile à atteindre face à de nouvelles formes d’expression citoyenne, plus directes, plus radicales, plus violentes parfois même. J’ai commencé à animer des démarches participatives en 2001, et j’ai vu les modalités d’exercice évoluer : il est plus difficile de créer les conditions d’un dialogue apaisé ; les participants aux positions opposées ont de plus en plus de mal à s’écouter, à respecter un avis différent et à argumenter, vis-à-vis du porteur de projet, mais aussi entre citoyens. Entre opposants, certains considérant que les formes classiques d’expression sont complices du système, et selon eux, c'est le système qu'il faut abattre.

D’où ces formes radicales d’opposition, hors système, illégales souvent, qu’il est difficile d’anticiper parfois, mais qu’il est très difficile surtout d’appréhender car le dialogue est souvent impossible, face à des paradigmes opposés, des visions du monde totalement différentes, les porteurs de projet étant par nature du côté de la règlementation et du développement, face à des militants, des idéologues parfois, qui eux prônent la désobéissance civile et la décroissance.

Face à l’état du monde et à l’angoisse climatique, comprendre, sans toutefois l’accepter ou l’encourager, cette radicalité, qui n’est que l’expression de peurs, qui peuvent paraitre irrationnelles à certains, mais qui sont malheureusement bien réelles dans l’esprit et dans la vie de nombreuses citoyennes et citoyens.

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À mes yeux, le seul moyen de surmonter cette radicalité, et son corollaire, la défiance, c’est le dialogue, mais le vrai dialogue : mener de vraies démarches participatives, de proximité, de co-construction, où les parties prenantes sont réellement écoutées, où elles sont prises en considération. Car la défiance évoquée est liée à ce sentiment de non-considération, de mépris, et des démarches de concertation alibi alimentent ce sentiment de déclassement d’une partie de la population. Et peut-être que nous nous sommes pris à notre propre piège avec notre jargon d’expert, que cette notion « d’acceptabilité » que l’on évoque sans cesse est finalement contre-productive, qu’elle donne l’impression que l’on cherche juste à convaincre et à rendre un projet « acceptable », à le vendre, alors qu’il faudrait plutôt le rendre « collectif », « bénéfique », « partagé », réellement d’intérêt général.

Notre responsabilité de concertant est donc là aussi forte. A nous de ne pas accompagner des démarches de « concertation washing » mais de veiller à ce que les dispositifs soient réellement participatifs, et non trop guidés, voire manipulés ; et à ce que la restitution des échanges soit fidèle aux contributions exprimées. Il m’est arrivé une fois dans ma vie de concertante de ne pas poursuivre une collaboration et de ne pas signer un bilan de concertation parce que le porteur de projet voulait réécrire l’histoire. Une fois en près de vingt-cinq ans, c’est peu… mais c’est une fois de trop !

Quelles sont les conditions incontournables et les figures imposées d’une concertation réussie (et sincère) ?

Votre mot entre parenthèse est clé, vous l’aurez compris ! Car une démarche qui n’est pas sincère, comme évoqué précédemment, fait chuter la confiance citoyenne en l’action publique et malheureusement de nombreux exemples récents, très médiatisés comme le grand débat ou la convention citoyenne pour le climat, qui reposaient initialement sur de bons principes, ont déçu par le non suivi ou la non prise en compte des contributions. Comme peuvent décevoir des démarches plus modestes peut-être mais tout aussi contre productives localement et qui alimentent ce sentiment de défiance. Je dis toujours aux porteurs de projets que j’accompagne dans leur démarche de concertation volontaire qu’il vaut mieux ne rien faire du tout que de faire puis de ne pas restituer, suivre, prendre en compte, agir : j’appelle cela l’effet boomerang. Et c’est notre rôle aussi d’accompagner dans la durée le maitre d’ouvrage dans ce processus participatif, pour veiller à son réel impact et donc à sa légitimité.

Si l’on essaie de faire tout cela, on peut créer de belles dynamiques et de belles aventures participatives !  Comme le prouve l’un des ateliers citoyens que j’accompagne en ce moment, pour lequel nous avons reçu, dans le questionnaire d’évaluation, la note de 4,8 / 5 pour le critère « écoute et transparence des échanges » ; face à cette défiance que l’on évoquait, cela redonne confiance en notre métier, en notre utilité et surtout en la possibilité de réconcilier citoyenneté et action publique.

Propos recueillis par Patrice Lallement

Directeur de projet Communication liO

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