Vous mentionnez que l'on sait "comme on respire" ce qui se dit ou pas (1). Est-ce que ce conformisme est une stratégie de carrière consciente ou une réelle mutation de la pensée ?
Les deux, justement, se nourrissent l’un l’autre. Au départ, il y a souvent quelque chose de très banal : un calcul de prudence, de réputation, de carrière. On comprend vite quels mots coûtent, quelles idées ferment des portes, quelles nuances vous classent du mauvais côté. Alors on s’adapte. Mais à force de s’adapter, on finit par intérioriser. Le conformisme n’est pas seulement une tactique extérieure ; il devient un réflexe moral et cognitif. On n’évite plus seulement de dire certaines choses : on cesse progressivement de se donner le droit de les penser.
Bien sûr, cette mutation ne prend pas toujours la forme d’un mensonge stricto sensu. Elle passe très souvent par la bonne conscience. Les gens ne se disent pas : « je vais me coucher pour garder ma place » ; ils se disent : « je sers le bon camp, la bonne cause, le bon sens de l’histoire ». C’est cela qui rend le phénomène si puissant : il mêle opportunisme, peur de l’isolement et sincère conviction morale.
En résumé, le phénomène tient rarement du calcul cynique au sens strict. Dans les milieux très homogènes – médiatiques, académiques, culturels –, on finit surtout par intégrer une atmosphère. On sait instinctivement quelles positions signalent l’appartenance au groupe et lesquelles vous en expulsent.
Vous parlez de "climat" et de "sens de l'histoire". Selon vous, quels sont les sujets précis aujourd'hui sur lesquels la "spirale du silence" est la plus assourdissante en France ?
Il me semble qu’elle est particulièrement forte partout où une position morale préalable interdit presque l’examen du réel. Je pense d’abord à l’islamisme et à ses relais culturels : beaucoup savent distinguer l’islam comme religion, les musulmans comme individus, et l’islamisme comme projet politico-religieux, mais trop peu osent le faire sans trembler. Je pense aussi à l’immigration, à l’antisémitisme contemporain, à la crise de l’assimilation, au coût social de certaines idéologies identitaires, et, bien sûr, aux questions de sexe, de genre et de différences biologiques. Dès qu’un sujet menace un récit consolateur, la parole se raréfie.
Dans tous ces domaines, beaucoup de gens expriment en privé des inquiétudes ou des désaccords qui disparaissent dès qu’on passe dans l’espace public. Le résultat est une illusion de consensus : un collectif peut donner l’impression d’adhérer massivement à une orthodoxie alors qu’une part importante de ses membres la conteste en privé.
Il y a aussi, en France, un problème plus profond : une vieille tentation de l’État pédagogue, moralisateur, qui adore dire aux citoyens non seulement ce qu’ils doivent faire, mais ce qu’ils devraient penser. Ce n’est pas un terrain qui immunise contre la spirale du silence ; c’est au contraire un excellent incubateur.
Vous parlez de “falsification des préférences”. Est-ce que les réseaux sociaux, en créant des "tribunaux numériques" instantanés, ont rendu cette peur de l'isolement plus violente qu'à l'époque d'Elisabeth Noelle-Neumann (2) ?
Oui, sans doute plus violente, plus rapide et plus totalisante. À l’époque de Noelle-Neumann, la peur de l’isolement existait déjà, mais elle passait encore par des médiations relativement lentes : le cercle professionnel, le voisinage, les médias traditionnels. Aujourd’hui, la sanction peut être instantanée, virale, archivée, rejouée à l’infini. On n’est plus seulement exposé à une désapprobation : on est placé sous surveillance collective permanente.
Les réseaux sociaux ont industrialisé le mécanisme. Ils offrent une visibilité publique aux jugements, aux humiliations, aux rappels à l’ordre. Ils transforment le désaccord en scène, et la scène en menace réputationnelle. C’est particulièrement visible chez les adolescents, et plus encore chez les filles, pour qui la validation sociale compte énormément : la comparaison, le regard d’autrui, l’agression relationnelle y deviennent diffus et continus. Mais ce schéma vaut aussi pour les adultes dans le débat public.

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Si les signaux d'alerte restent "sous le manteau", cela signifie-t-il que nos institutions sont devenues aveugles ? Sommes-nous condamnés à ne réagir que par des crises brutales (révoltes, votes surprises) plutôt que par le débat ?
Oui, c’est précisément le danger. Quand une société interdit à ses inquiétudes légitimes de se formuler à voix haute, elles ne disparaissent pas : elles fermentent. Et les idées refoulées ne s’assèchent pas dans le noir ; elles y prospèrent. Ce qui ne peut plus passer par le débat finit souvent par revenir sous une forme dégradée : colère brute, vote de rupture, emballement mimétique, panique morale…
Une institution qui n’entend plus que les signaux compatibles avec sa morale du moment devient myope. Elle se croit lucide parce qu’elle a filtré le réel. En vérité, elle se condamne à découvrir les problèmes trop tard, quand ils ont déjà pris la forme d’une crise. Et c’est exactement ainsi que l’on abîme la démocratie libérale : en remplaçant la conflictualité argumentée par l’alternance entre silence forcé et explosion.
Vous dites que seules les voix les plus agressives subsistent. Est-ce à dire que la modération est devenue un luxe que l'on ne peut plus se permettre socialement ?
Le risque, oui, c’est que la modération devienne inaudible parce qu’elle est prise en étau. Dans un espace public saturé de moralisation et de signalement tribal, la voix mesurée est souvent la moins gratifiante : elle mobilise peu, rassure mal son camp, et attire malgré tout la suspicion du camp d’en face. Elle paie le prix fort sans engranger les bénéfices de la radicalité.
Mais il ne faut surtout pas en conclure qu’il faudrait abandonner la modération. Ce qu’il faut abandonner, c’est l’idée cucul la praline que la modération consiste à taire les désaccords ou à édulcorer le réel. La vraie modération n’est pas la tiédeur : c’est le courage de dire vrai sans hurler avec telle ou telle meute. Aujourd’hui, peut-être que cela coûte plus cher socialement, mais je n’en suis même pas certaine.
Dans le conte des habits neufs de l'empereur, il faut un enfant pour dire la vérité. Qui sont ces "enfants" aujourd'hui ? S'agit-il des lanceurs d'alerte, des nouveaux médias, ou d'un événement extérieur imprévu ?
Il faut surtout rappeler que ce ne sont pas des héros chimiquement purs. Ce sont des gens ou des milieux qui ont moins à perdre, ou qui sont moins intégrés dans les circuits de validation dominants : quelques journalistes indépendants, des chercheurs marginalisés, des auteurs hétérodoxes, parfois de nouveaux médias, parfois même des outsiders politiques. Pas forcément plus vertueux, mais moins disciplinés.
Et puis il y a, effectivement, l’événement. Le réel, quand il insiste, finit souvent par jouer l’enfant du conte. Un attentat, une émeute, une crise migratoire, un scandale institutionnel, une dérive devenue trop visible : ce sont parfois les faits eux-mêmes qui déchirent le décor verbal. Le problème, c’est qu’à ce stade, il est déjà tard. Mieux vaudrait des voix libres avant le choc que des révélations forcées après.
Une fois que la connaissance privée devient commune, le retour de bâton peut être violent. Comment éviter que la fin d'une spirale du silence ne se transforme en une nouvelle chasse aux sorcières inversée ?
En tenant une ligne libérale jusqu’au bout. Le but n’est pas de remplacer un monopole moral par un autre, ni de faire goûter à ses adversaires les joies de la censure qu’ils ont eux-mêmes pratiquée. Le but, c’est de rouvrir les conditions du désaccord civilisé : pluralisme, liberté d’expression, droit à l’erreur, refus des purges.
Autrement dit : il faut distinguer la levée d’un tabou de l’autorisation de la vengeance. Quand la parole se libère après une longue phase de refoulement, elle peut être tentée par l’excès symétrique. C’est humain. Mais si l’on ne veut pas retomber dans la logique de la meute, il faut défendre des règles, des principes, pas des représailles. La démocratie libérale ne consiste pas à faire gagner mon camp ; elle consiste à empêcher tous les camps de s’entre-dévorer.
Si notre nature nous pousse au conformisme pour survivre, la liberté de pensée est-elle un combat contre notre propre biologie ?
En partie, oui. Nous sommes une espèce profondément sociale et coalitionnelle ; nous avons été sélectionnés pour repérer les normes du groupe, éviter l’exclusion, chercher les signaux d’approbation. Le conformisme est un vieux mécanisme de survie. La liberté de pensée exige donc toujours un effort contre cette pente naturelle.
Mais ce combat contre notre biologie n’est pas non plus impossible. Il fait aussi partie de ce que notre espèce a su inventer de meilleur : des institutions, des règles, des mœurs permettant de corriger certains de nos instincts les plus dangereux. La civilisation libérale, au fond, c’est précisément cela : une technique raffinée pour empêcher l’autoritarisme et l’arbitraire des réflexes tribaux de régner sans partage.
En tant que journaliste, comment notre métier peut-il briser cette spirale au lieu de l'alimenter ?
D’abord en renonçant à se vivre comme un clerc détenteur d’un magistère moral. Le rôle de la presse n’est pas de distribuer les brevets de décence, ni de servir d’auxiliaire à une police des sensibilités. Il est de voir, de nommer, de hiérarchiser, de contextualiser, et de rendre le réel plus intelligible, y compris quand il dérange le camp auquel on se croit appartenir.
Ensuite, en restaurant une écologie du risque intellectuel. Cela suppose de publier des arguments contraires, d’accepter les désaccords de bonne foi, de ne pas confondre enquête et excommunication, et de résister à la tentation pavlovienne du tribunal médiatique. Une presse qui craint plus de déplaire à ses semblables que de rater la vérité devient un organe de conformité. Une presse qui accepte d’exposer ses lecteurs à ce qu’ils n’avaient pas envie d’entendre (re)devient un contre-pouvoir.
Propos recueillis par Célina Milloux Mathez
Journaliste indépendante
© Khanh Renaud
(1) Référence à la tribune de Peggy Sastre dans Le Point, https://www.lepoint.fr/debats/spirale-du-silence-definition-mecanismes-et-effets-pervers-Q6GMZRYHO5EVLKBYL5GAIQXPAI/
(2) Sociologue allemande, ayant théorisé le modèle de la spirale du silence, qui explique l’influence de l’opinion publique sur chaque personne.
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