C’est ce mythe qu’évoque la lecture de Clément Viktorovitch, politiste, expert du verbe, pratiquant et vigoureux partisan de l’autodéfense rhétorique, tant se constate l’amoncellement des pièges assiégeant la forteresse de nos intelligences, chaque jour, que ce soit dans la presse, dans le champ politique, ou même dans le monde du travail. Au travers de Logocratie, son dernier-né paru aux éditions du Seuil en 2025, Clément Viktorovitch réalise un véritable travail de sape et rappelle l’immense actualité du concept de « logocratie », que ce soit aux États-Unis, incarné par la verve outrancière et débridée de Donald Trump, mais aussi (et on en néglige souvent la portée) en France : « [La France ?] Un champ de ruines : des petits arrangements en mensonges d’État, des promesses volatilisées aux calomnies calculées, de la négation des faits à la réécriture de l’histoire, on retrouve bien les 2 traits qui ont marqué les États-Unis et la Grande-Bretagne ces 10 dernières années : la démultiplication des contrevérités et leurs caractères éhontés ».
La logocratie, c’est ce dévoiement de la démocratie, c’est ce gouvernement du mensonge contre le réel, qui prend la parole en empruntant à la dignité publique ses oripeaux : toujours, les mots sont choisis, incisifs, calibrés. Pourtant, à la dissection paraissent dans ces mêmes discours quelques tumeurs, phonèmes empruntés à la langue de ceux qui ne se cachent même pas de vouer une haine féroce à la démocratie, à la science, à la liberté. Pullulent également mensonges d’État et remise en cause de l’esprit des institutions : « Quand le langage se décorrèle de la réalité, l’indicible devient possible. Attaquer les libertés tout en jurant de les défendre, restreindre les droits tout en feignant de les renforcer, corrompre jusqu’au concept même d’État de droit, conspué parce qu’il empêche, au lieu d’être célébré parce qu’il protège. »
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Ulysse et les Sirènes, stamnos attique à figures rouges, vers 480-470 av. J.-C., British Museum.
Par Jastrow (2006), ©Domaine public
Ce que nous révèle le chercheur à travers son travail, c’est l’affaissement du pacte civilisationnel qui fait du politique le vecteur d’une parole agissante : les gouvernements n’agissent plus, se contentent de dire, comme si la communication et les éléments de langage avaient quelconque valeur de loi, de décret. Les mots ne servent plus tant à essayer de caractériser le réel qu’à imposer un contre-récit, qui légitime sa pratique du pouvoir : on ne fait plus, on dit que l’on fait, et cela suffit.
Par ces procédés, par la rupture d’une retenue institutionnelle essentielle dans l’exercice du pouvoir, les gouvernements et le président érodent le crédit politique et sapent les réflexes démocratiques, qui doucement s’amenuisent. Nous ne nous offusquons pas ou trop peu face à des ministres remettant en question l’État de droit. Nous ne nous offusquons que trop peu des mensonges qui ternissent nos idées, appauvrissent nos débats, érodent notre capacité à faire société. Nous ne nous offusquons que trop peu quand les résultats des urnes se retrouvent balayés d’un simple revers de la main : « Quand les gouvernants basculent dans la post-vérité, la souveraineté populaire elle-même finit par vaciller. »
En définitive, si l’écoute ou la lecture de Clément Viktorovitch nous évoque à ce point les Sirènes, c’est peut-être parce que ses mots nous remémorent ceux de Cassandre, qui parlent le langage de la vérité, dans une cité qui, face à la fin prochaine, s’habitue au suave nectar du mensonge : « Victor Klemperer sur les décombres du nazisme, George Orwell dans l’ombre du stalinisme, Hannah Arendt face au totalitarisme. Tous nous ont avertis. Les discours ne se contentent pas d’accompagner les évolutions des systèmes politiques, ils les déterminent ».
Camille Lallement
Plume et rédacteur de contenu
©Mickaël Schauli
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