On savait que le surréaliste Dali, qui a promu la gare de Perpignan centre de l’univers, avait vécu une expérience d’extase mystique. Un élu héraultais a-t-il été, à son tour, foudroyé par une illumination de démocratie aussi farfelue qu’interstellaire : « Aucune action judiciaire ne sera engagée contre les médias pendant la durée de mon mandat », clame-t-il, en ce jour de la célébration de la liberté de la presse, dans les colonnes de la presse régionale, trop contente de dégoter un interlocuteur inattendu qui prend enfin soin de ses bons petits soldats de l’information. Et le maire de justifier sa position en rappelant que les actions judiciaires menées contre les organes d’information par son prédécesseur avaient coûté quelque 5 000 euros à la collectivité « sans aboutir à aucune condamnation ». De là à racler les fonds de tiroirs quand on gère une commune dont le seul budget de fonctionnement dépasse les 36 millions d’euros, il n’y a qu’un pas que le premier magistrat a décidé de franchir en se drapant d’une punchline aussi inutile que réchauffée : « Gouverner, ce n’est pas assigner la presse ».
Diantre, on frise le plagiat ! Pierre Mendès-France, lui, préférait « Gouverner, c’est choisir » au risque de s’attirer les foudres des journalistes. Après tout, le débat d’idées, l’investigation, la controverse, la polémique et, le cas échéant, le recours à la justice, ne constituent-ils pas les meilleurs alliés de la liberté d’expression, et donc d’une saine et éclairée démocratie ?
D’aucuns, sans doute un brin candides, ne verront dans le choix de ce nouveau premier magistrat de la Métropole de Montpellier que grandeur d’âme, infinie sagesse et belle magnanimité. Erreur, Satanas, car ce maire joue une partition hypocrite flanquée de notes aussi pernicieuses que malsaines. Primo, parce qu’il brandit sans honte les difficultés économiques structurelles de la presse comme alibi de son soutien ; deuzio, parce qu’il annonce qu’il usera du droit de réponse chaque fois que nécessaire ; tertio, parce qu’en fin de communiqué, il rétropédale déjà en rappelant que « le recours à la justice doit rester exceptionnel ». Comprenne qui pourra…
N’empêche, comment gober une telle démagogie politique ? Clamer publiquement qu’on n’attaquera pas les rédactions en justice, c’est une manière insidieuse de chercher à l’amadouer, à l’acheter et, donc, au final, de chercher à la corrompre. A croire que cette élucubration sort tout droit de la tête mal faite d’un apprenti communicant ou d’un journaliste soudoyé qui fait le déshonneur de la profession. Point de parano ici, juste une mise au point.
La presse doit tenir son rang d’indépendance. Elle n’a besoin ni de mansuétude, ni de connivence. Elle n’est ni dupe, ni vassale, ni miro. Ses yeux se froncent quand on tente de la caresser dans le sens du poil. La presse n’a nul besoin de flatterie, de faux anges gardiens, et encore moins de politicards en mal de reconnaissance cherchant à s’attirer les bonnes grâces des médias. Son action ne saurait être muselée par des promesses absurdes qui flirtent avec la corruption intellectuelle.
Reste le fond de l’affaire, le droit de réponse. Quelle ineptie de prétendre qu’on n’attaquera pas la presse en justice, mais qu’on utilisera le droit de réponse pour faire valoir ses arguments ! S’il peut être adressé directement à une publication sans passer par la case justice, le droit de réponse fait partie intégrante de l’arsenal juridique décliné par la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881. C’est l’article 13 qui encadre ce droit.
Le droit de réponse ne se gère ni par téléphone, ni par mail et encore moins sur Insta ou TikTok. Il relève d’une procédure calibrée. C’est une disposition légale dont l’insertion forcée passe obligatoirement par une décision de justice. Prétendre haut et fort qu’on n’assignera pas les publications, mais que l’on jonglera avec le droit de réponse, c’est au mieux de l’amateurisme, au pire de la mauvaise foi. Car annoncer aux médias qu’on se réserve le privilège d’user de cette disposition légale, c’est les prévenir qu’une épée de Damoclès surplombe désormais chaque article déplaisant. On a connu mieux comme chantre de la liberté d’expression !
N’en déplaise à ce maire à la philanthropie douteuse, la presse doit révéler, éveiller les consciences, refuser la collusion, porter la plume dans la plaie. Elle connaît les limites, doit les respecter, et elle sait se défendre. Y compris devant les tribunaux. C’est le prix de sa liberté.
Philippe Palat
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